Greek Revival : comment la jeune génération dans une Grèce en crise s’approprie sa tradition musicale

(Playlist à écouter en streaming plus bas)bouzoukiLa musique grecque bénéficie d’un vaste héritage qui inclut des nombreuses traditions musicales locales très variées (Crète, Macédoine, Epire, Péloponnèse, Egée, Asie mineure etc.). Mais aussi de genres urbains comme le Rebetiko et le Laïko, nés dans les fins fonds d’Athènes, du Pirée et de Thessalonique depuis les années 20 et 30. Aujourd’hui, dans un pays en crise, cette tradition irrigue la création musicale contemporaine avec succès.

L’âge d’or de la musique grecque à l’international

Malgré ses particularités et sa forte identité la musique grecque a toujours été en contact avec des cultures différentes, allant de l’Occident aux Balkans et jusqu’à l’Orient, qui l’ont influencé. Dans les années 60 et 70 notamment la musique grecque a rencontré le rock et la pop. De nombreux artistes ayant quitté la Grèce à cette époque, souvent à cause de la dictature, ont rencontré le succès comme Nana Mouschouri, Georges Moustaki et Demis Roussos et ont créé un nouveau genre de folklore grec. Ce à quoi il faut ajouter des compositeurs influents pour toute une génération à l’image de Mikis Théodorakis qui ont marié la tradition grecque à la musique symphonique.

L’arrivée du Rock
En Grèce la créativité musicale a explosé à la même époque amenant des artistes grecs à explorer des genres en phase avec leur époque. Des groupes comme Socrates, Peloma Mpokiou, Poll et plus tard Spyridoula, Pavlos Sidiropoulos, Jimis Panousis, Dimitris Poulikakos entre autres ont constitué une scène rock solide qui a pris son envol notamment à partir de la chute de la dictature quand la liberté politique et culturelle a été retrouvée.

Entre temps la renaissance du Rebetiko a attiré vers lui de nombreux jeunes artistes. Cette renaissance est notamment due au travail de Ilias Petropoulos qui a raconté dans ses livres la culture underground des années 20 et 30 et a remis en valeur sa production musicale. Très vite, dans les années 80 des artistes provenant de la scène rock commencent les premières experimentations avec le Rebetiko et le Laiko. Nikolas Asimos, Dionissis Savopoulos et Nikos Papazoglou ont étés les pionniers de ce mouvement, suivis dans les années 90 par Sokratis Malamas, Thanasis Papakonstantinou et Miltos Paschalidis.

Marchandisation et mainstream télévisé

Cependant à partir du milieu des années 90 la marchandisation gangrène la musique grecque. La combinaison de la culture de la « pista », ces clubs où l’on joue de la musique populaire dansante de qualité médiocre, et l’emprise des maisons de disques à la recherche des profits ont marginalisé la innovation musicale et ont ringardisé la musique traditionnelle. L’arrivée de la télévision commerciale a fini d’achever le processus par lequel cette nouvelle « pop » commerciale et cheap est devenue la norme dominante.

Des artistes s’inscrivant dans le courant de Entehno (qu’on peut traduire par artistique) ont poursuivi même à cette époque la recherche artistique exigeante et ont continué à mêler la musique grecque à des influences venant d’ailleurs. Mais parmi eux ceux qui ont résisté aux sirènes de la marchandisation et du mainstream télévisé sont largement minoritaires. Cette situation a perduré jusqu’au milieu des années 2000. Pendant cette période les exemples réussis de réappropriation intéressante de la tradition musicale grecque dans le contexte de leur époque, à l’image du groupe jazz Mode Plagal, sont rares.

La renaissance de la scène folk indépendante
Mais la crise économique et sociale des années 2010 bouleverse le paysage musical de la Grèce. Les « pistes » ferment les unes après les autres et les principales maisons de disque réduisent leur production. L’argent qui coulait à flot, corrompant par là même la recherche esthétique et artistique, se tarit. Du coup l’expression musicale change. Il n’est plus question d’atteindre un succès commercial à tout prix. La jeune génération trouve dans la tradition musicale un repère dans un pays qui s’effondre.

Les jeunes musiciens grecs s’approprient désormais la tradition musicale de leur pays sans complexes mais surtout sans limites, ni règles. Ils sont libres à la fois de l’emprise commerciale mais aussi de l’orthodoxie de la reproduction stricte des thèmes de la musique populaire et traditionnelle. Leurs mélanges sont innovants et inattendus. Et les scènes musicales indépendantes d’Athènes, de Thessalonique mais aussi de la province s’animent.

Ce qui les caractérise, outre la disette économique et le système de la débrouille, est un engagement éthique fort au service de l’art musical et, souvent, une conscience politique aigüe. Enfin, un trait commun de cette nouvelle vague et le va et vient incessant qu’elle pratique entre la Grèce et la diaspora, ancienne comme nouvelle, qui ne cesse d’alimenter la création musicale.

C’est ce constant qui m’a conduit à vouloir modestement la faire connaître. Dans la sélection qui suit se trouve un échantillon sinon représentatif en tout cas caractéristique de la scène grecque actuelle qui n’hésite pas à verser dans son bouillon musical du jazz, du latin, du hip hop, du rock et du reggae avec une réussite certaine.


En voici la playlist commenteé :

– L’introduction est extraite d’un documentaire consacré à Ilias Petropoulos, l’auteur qui a ouvert la voie à cette réappropriation culturelle du Rebetiko par la gauche et les intellectuels grecs (Voir Panagiota Anagnostou, “Définir le peuple et sa musique : les débats sur le rebetiko dans la presse de gauche pendant et après la guerre civile grecque (1946-1961)”, Transposition, 4/2014).

1. Darnakes- Mein Lieber Schatz
Darnakes est un groupe fondé à Serres, une ville du Nord de la Grèce. Le nom du groupe fait référence à la dénomination antique des habitants d’un groupe de villages de la région. Dans leur trois albums Darnakes ont montré une inventivité musicale qui oscille entre le rock et la musique traditionnelle mais aussi une maitrise technique parfaite (albums téléchargeables gratuitement sur bandcamp).

2. Konstantis Pistiolis – Ksenitemena mou Poulia

Konstantis Pistiolis est un jeune musicien et chanteur qui mèle la tradition musicale de l’Epire, notamment à travers le jeu de la clarinette, avec les sonorités rock. Il fait partie du groupe Villagers of Ioannina City et accompagne Yannis Charoulis, chanteur à succès, à ses concerts. Le morceau est une reprise d’une chanson démotique qui parle de la Xenitia (c’est à dire de l’émigration).

3. Lamda – Proi stin Odisso
Lamda est un groupe composé par des jeunes musiciens qui participent en parallèle à différentes formations à l’image du chanteur Nikiforos Pantelis qui est très actif dans la musique traditionnelle. Les paroles quoi que poétiques sont souvent engagées. Cette chanson intitulée Matin à Odessa fait référence à Holodomor, la famine qui a frappé l’Ukraine en 1932 (album téléchargeable gratuitement sur bandcamp)

4. The Halay Lampa – Sygathistos

The Halay Lampa est un groupe fondé dans la ville de Patras qui reprend ici un morceau de Ross Daly, un musicien poly-instrumentiste d’origine irlandaise installé en Crète depuis des années et qui est très influent auprès de la nouvelle scène grecque mais aussi au-delà.

5. Giorgos Xylouris & Jim White – Black Peak

Giorgos Xylouris est joueur de laouto, l’oud crétois traditionnel, et chanteur appartenant à une grande famille musicale de la Crète. Son oncle Nikos Xylouris a contribué énormément à la renaissance de la musique crétoise dans les années 70. Il joue ici avec Jim White batteur australien, membre du groupe Dirty Three.

6. Villagers of Ioannina City – Karakolia

Villagers of Ioannina City est un groupe formé à la ville d’Ioannina, capitale de l’Epire, qui melange avec succès la musique traditionnelle de leur région d’origine au rock puissant. Le morceau Karakolia est en revanche issu de la tradition de Rebetiko, écrit en 1928 par Yannakis Ioannidis. La particularité de cette chanson est d’insulter la police qui harcelait les Rebetes de l’époque. La reprise par Villagers of Ioannina City, dont la sensibilité politique radicale est bien connue, prend une autre signification dans le contexte de la crise grecque et de la violente répression policière contre le mouvement social (albums téléchargeable à prix libre sur bandcamp).

7. Matoula Zamani & The Burger Project – Tsigana

La chanteuse Matoula Zamani originaire de la ville de Trikala a été formée à la musique traditionnelle avant d’intégrer la scène alternative grecque, puis de rencontrer le succès. Ici elle collabore avec le groupe Burger Project pour donner une version reggae de la chanson populaire Tsigana (La Gitane) composée à l’origine en 1959.

8. Jan Van – Ladokolla
Le groupe Jan Van est une émanation du batteur Yannis Angelopoulos. Dans cet album le groupe reprend des morceaux du répertoire démotique-traditionnel et les fusionnent avec des thèmes contamporains. Ladokolla est un mélange d’influences jazz et de musique populaire dansante à l’ambiance très 70’s (album payant téléchargeable sur bandcamp)

9. Magda Yannikou & Snarky Puppy -Ase me na mpo
Magda Yannikou est une jeune chanteuse qui travaille à New York. Dans cette chanson elle est accompagnée par un groupe de fusion jazz basé à Brooklyn.

10. Apurimac – An s’arnitho agapi mou

Apurimac est un groupe de latin jazz crée à Athènes en 1983. Ici ils reprennent un classique du répertoire des années 1960, chantée à l’origine par Tzeni Vanou et composé par Mimis Plessas.

11. Matoula Zamani & Eisvoleas – Mpanistirtzou
Eisvoleas est un rappeur expérimenté qui pose ici son flow sur une chanson composée par lui même et qui reprend les codes du Rebetiko. La change dans cette affaire de coeur lui est donnée par Matoula Zamani.

12. Akropolis Bye Bye – Kaiksis
Acropolis Bye Bye est le projet d’Ian Balzan Dorizas, musicien franco-grec. Accompagné notamment de son frère Kevin à la basse Ian revisite le Rebetiko en y mêlant du rock psyché, du dub et de la chanson. Le morceau est une reprise d’une chanson classique du répertoire rebetiko enrichi avec des nouvelles paroles (album payant téléchargeable sur bandcamp)

*Merci à Ian Balzan Dorizas inventeur du concept de Greek Revival Music que m’a donné l’idée de cet article.

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