Le rôle de la presse dans la diffusion du terme « islamo-gauchisme »

Une partie de la presse française, notamment Le Figaro, a joué un rôle important dans l’importation du terme « islamo-gauchisme » du champ intellectuel vers le champ politique. Par la suite elle a participé à la normalisation de ce vocable en se faisant le reflet des polémiques politiciennes visant à disqualifier la gauche, puis les médias progressistes et enfin les sciences sociales. Ceci dans le contexte de la compétition électorale pour les présidentielles de 2017 et de 2022.

Le néologisme « islamo-gauchisme » a été remis sur le devant de la scène par les déclarations récentes de Jean-Michel Blanquer puis de Frédérique Vidal. Réagissant aux propos de sa ministre de tutelle, la Conférence des Présidents d’université a qualifié le terme de « pseudo-notion » et la direction du CNRS a indiqué que l’« islamo-gauchisme n’est pas une réalité scientifique ». Dans le même temps, plus de 21 000 universitaires et chercheurs ont signé une pétition réclamant la démission de Frédérique Vidal pour avoir mobilisé le « thème complotiste » d’un « islamo-gauchisme » imaginaire[1].

Pourtant, dans un sondage effectué du 17 au 18 février 2021, faisant suite à cette polémique, une majorité de français interrogée (58%) considère que le terme « correspond à un courant de pensée répandu dans notre pays »[2]. 56% d’entre eux considèrent que « les idées islamo-gauchistes sont répandues au sein de l’université ». Dans un autre sondage effectué le 24 février, 69% de français interrogés déclarent qu’il « existe un problème d’islamo-gauchisme en France aujourd’hui »[3].

On ne peut que constater la fracture entre, d’une part, les universitaires et les chercheurs qui, dotés d’un capital culturel élevé, se prononcent sur la question à partir d’une expérience personnelle et/ou d’une connaissance scientifique de la question et, d’autre part, la population dans son ensemble qui exprime une opinion « sondagière » sur le sujet, formée essentiellement à partir des discours circulant dans l’espace public médiatique. Si on se base sur les sondages précédemment cités, cette fracture s’aggrave au fur et à mesure que les médias continuent à alimenter cette polémique puisque la proportion des personnes convaincues de l’existence d’un « problème d’islamo-gauchisme en France» augmente avec le temps.     

En effet, on sait que les médias participent grandement à la formation de l’opinion publique en imposant la hiérarchie de sujets d’actualité (Maxwell McCombs, Donald Shaw, 1972), mais aussi en choisissant les angles et les cadres à travers lesquels ils les abordent (Entman, 1993). Autrement dit, l’influence des médias réside autant dans leur capacité à hiérarchiser les problèmes et les idées qui circulent dans l’espace public (à quoi penser) que dans leur promotion d’un certain type de discours au détriment d’autres (comment et avec quels mots le penser). On peut donc émettre l’hypothèse que l’inscription du thème de l’« islamo-gauchisme » dans l’agenda public par les politiques et sa reprise massive par les médias a joué un rôle important dans la formation de l’opinion publique sur le sujet telle qu’elle s’exprime dans les sondages. 

La presse, relais entre les intellectuels réactionnaires et Twitter

À l’origine du terme « islamo-gauchisme » se trouvent des intellectuels français comme Pierre-André Taguieff et Pascal Bruckner qui au début des années 2000, dans un contexte de montée en puissance du courant néoconservateur et du concept du « choc des civilisations », ont théorisé l’idée d’une alliance stratégique supposée entre la gauche radicale et les islamistes[4]. Les deux groupes auraient comme point commun d’être porteurs d’une nouvelle forme d’antisémitisme issu du mouvement antisioniste. L’objectif explicite de cette théorie dès l’origine est de combattre l’idée qu’il existerait un racisme d’une forme particulière visant les musulmans, l’islamophobie.

Dans une analyse récente très documentée, David Chavalarias montre que l’usage récent du terme « islamo-gauchisme » sur les réseaux socio-numériques constitue une arme idéologique qui sert à disqualifier la gauche dans un objectif électoral. Il s’insère dans la stratégie de l’extrême droite française, inspirée de l’alt-right étatsunienne, qui vise à conquérir l’imaginaire collectif avec une représentation apocalyptique du monde[5]. L’objectif est de faire perdre à la population tout repère et toute confiance aux institutions pour in fine, faire basculer une élection.

Dans ce texte, nous allons essayer de montrer que l’étape intermédiaire entre l’élaboration intellectuelle du concept d’« islamo-gauchisme » au milieu des années 2000 et son opérationnalisation comme arme de propagande politique à partir de 2016 est la normalisation progressive de l’usage du terme par certains médias. Pour ce faire nous allons procéder à une analyse de l’usage du mot « islamo-gauchisme » et de ses dérivés dans la presse écrite depuis le début des années 2000 afin d’éclairer ces deux dimensions : qui parle d’« islamo-gauchisme », à quelle occasion et avec quels mots ?

La méthode

Le 22 février 2021 nous avons procédé à une recherche d’un ensemble de termes (islamogauchisme, islamogauchiste, islamo-gauchisme, islamo-gauchiste) dans la base de données Europresse qui inclut les 49 principaux quotidiens français (nationaux et régionaux). Nous avons obtenu 702 articles qui comprennent au moins une fois l’un de ces termes. La deuxième étape a consisté en une analyse lexicométrique de la totalité des articles avec la méthode Reinert (1990) implémentée dans le logiciel libre IRaMuTeQ (Ratinaud, 2014). Cette méthode permet de déterminer les différentes thématiques qui structurent un corpus textuel. Dans une troisième étape, nous avons complété l’analyse lexicométrique par une analyse qualitative du contenu des articles recensés.

L’usage du terme « islamogauchisme » dans la presse entre 2003 et 2021

Comme on peut le voir dans le tableau ci-dessous les deux premières occurrences du terme « islamo-gauchisme » datent de 2003. Cependant, son usage » dans la presse française reste complètement marginal jusqu’en 2014 (44 articles en 12 ans).

Graphique 1 : Nombre d’articles comprenant l’un des termes recherchés par an (effectifs)

La fréquence de l’emploi du terme augmente significativement à partir de 2015 et surtout en 2016 et 2017. Suit un reflux jusqu’à l’explosion du nombre d’articles au moment des déclarations de Jean-Michel Blanquer en octobre 2020 et de Frédérique Vidal en février 2021.  

Tableau 1 : Nombre d’articles comprenant l’un des termes recherchés par mois en 2020 et 2021

L’évolution du nombre de tweets contenant le terme « islamo-gauchisme et ses dérivés (source Politoscope)

Cette périodisation correspond également aux données récoltées par le Politoscope au niveau du volume de tweets produits contenant le terme et ses dérivés comme on peut voir dans le graphique ci-dessus, issu de l’analyse de Chavalarias précédemment citée.

Quand on croise la variable du nombre d’articles avec celle de la source, nous observons une tendance très marquée : la production d’articles contenant le terme sur toute la période entre 2003 et 2021 se concentre dans la presse parisienne, politique et quotidienne, autrement dit la « presse de référence », composée par Le Figaro, Le Monde, Libération et L’Humanité. Le Figaro, premier journal à avoir publié des articles mentionnant le terme est très loin devant. Par ailleurs, la presse infra-nationale (régionale et locale) n’aborde pratiquement pas le sujet avant octobre 2020. 

Graphique 2 : Nombre d’articles comprenant l’un des termes recherchés par journal

L’analyse lexicale fait dégager sept classes lexicales qui correspondent à autant de cadres médiatiques, c’est à dire d’angles thématiques, dans lequel s’intègre le lexique lié à l’« islamogauchisme ». Le cadre le plus fourni en volume est celui des campagnes électorales et des polémiques politiciennes (classe 7, 21,2% de l’échantillon d’articles), suivi par celui de la laïcité et des polémiques liées à l’Islam (classe 3, 16,1%) et celui de la crise sanitaire (classe 2, 16,7%). Cette dernière association inattendue s’explique par le grand nombre d’articles qui parlent de la situation sanitaire et sociale en faisant allusion au contexte politique caractérisé par les polémiques lancées par Blanquer et Vidal.

Graphique 3: les classes lexicales et leur poids dans l’échantillon d’articles

Ensuite il y a deux classes relativement proches qui sont composées par des articles de débat sur l’histoire et le contexte géopolitique d’une part et sur la question de l’antisémitisme et de ses vecteurs, en miroir avec celle de l’islamophobie et de ses défenseurs (respectivement classe 5, 13,2% et classe 6, 14,6). Enfin, les deux plus petites classes portent d’une part sur le contexte des attentats en France et sur un certain nombre de polémiques de nature médiatique (notamment le conflit entre Charlie Hebdo et Mediapart) et, d’autre part, sur la question de la présence supposée de l’« islamo-gauchisme » dans les universités.

Il est à noter que dans notre corpus il n’existe aucune classe lexicale correspondant à des reportages de terrain ou des témoignages se référent de quelconque manière à une mouvance « islamo-gauchiste » clairement identifiée en tant que telle par des journalistes.

Comme on peut le voir dans le graphique ci-dessous, les cadres médiatiques se répartissent dans le temps en fonction du contexte : initialement le terme « islamo-gauchisme » et ses dérivés s’emploient dans le cadre d’un débat théorique de nature géopolitique portant sur la période de l’après 11 septembre, du terrorisme d’Al Qaeda et des guerres en Irak et en Afghanistan. Parallèlement, il y a des discussions portant sur l’existence ou pas de l’islamophobie et sur les nouvelles formes d’antisémitisme, ponctuées par des polémiques liées à l’islam en France, comme la période qui précède le vote sur la loi interdisant les signes religieux à l’école en 2004.

Graphe 4 : répartition chronologique et fréquence des différentes classes lexicales entre 2003 et 2021

A partir de fin 2015 et début 2016, période charnière, le terme « islamo-gauchisme » commence à être associé au contexte des attentats en France et à être employé dans des polémiques politiciennes qui déchirent la gauche (Valls contre Hamon et Mélenchon notamment). En octobre 2020, quand Jean-Michel Blanquer relance la polémique, sur fond d’attentat contre Samuel Patty, les registres massivement mobilisés sont, comme en 2016, les conflits politiques en vue des élections présidentielles qui s’annoncent et la discussion autour de l’islam et de la laïcité, notamment au vu du projet de loi contre le séparatisme, à laquelle est associé le contexte de la crise sanitaire. Enfin, en février, suite aux déclarations de Dominique Vidal, s’ajoute un lexique portant sur l’université et la recherche. 

L’élaboration intellectuelle (2003-2014)

Les deux premières occurrences du terme, respectivement en novembre et décembre 2003, apparaissent dans deux tribunes publiées dans Le Figaro, l’une par le sociologue Vincent Geisser et l’autre par son confrère Shmuel Trigano. Le premier répond à un article de Pascal Bruckner (« Le chantage à l’islamophobie », Le Figaro, 5 novembre 2003) où celui-ci dénonce ce qu’il considère être un « racisme imaginaire ». Le second critique les « supporters du voile à l’extrême gauche et dans le mouvement altermondialiste », faisant allusion à l’invitation faite à Tariq Ramadan de débattre avec José Bové et Daniel Bensaïd en 2003, à l’occasion du Forum social européen de Saint-Denis.

Jusqu’en 2015 l’occurrence du mot se limite essentiellement dans le cadre d’un débat d’intellectuels et de militants par tribunes interposées, publiées dans leur grande majorité dans Le Monde (13), Libération (8) et Le Figaro (11). Par exemple, le seul article qui mentionne ce terme en 2007 est une tribune publiée dans Le Monde par des militantes de l’association Ni putes, ni soumises qui protestent contre l’entrée de Fadela Amara, présidente de l’association, dans le gouvernement Fillon suite à la victoire de Nicolas Sarkozy à l’élection présidentielle. En 2014, le seul à mobiliser ce terme est le philosophe Gérard Bensussan dans une tribune publiée par Libération où il regrette les incidents qui sont survenus le 13 juillet à Paris au moment de la dispersion d’une manifestation en soutien aux Palestiniens quand plusieurs personnes ont essayé de pénétrer dans deux synagogues.

L’un des rares exemples d’article d’actualité écrit par un journaliste et portant sur le sujet est publié en février 2005 par Le Monde sous le titré « Dieudonné s’empêtre dans l’antisémitisme au nom des Noirs ». Le journaliste, Philippe Bernard, présente les « Assises de l’anticolonialisme », acte fondateur du mouvement des Indigènes de la République, et fait mention du soutien d’intellectuels et de politiques comme Clémentine Autain. Il cite également le nom de Dieudonné, qui n’est pourtant pas signataire du manifeste des Indigènes, sans apporter la moindre information à son sujet. Le terme « islamogauchistes », entre guillemets, est attribué à une source, un obscur site « spécialisé dans la dénonciation de l’antisémitisme, (qui) pointe le recours à la « culpabilisation » par « les islamogauchistes », qui fait de chaque Français « un colon même chez lui ».   

L’impact des attentats islamistes en France (2015-2016)

En 2015, suite aux attentats qui ont eu lieu à Paris, le registre et la fréquence de l’emploi du terme « islamo-gauchisme » changent. D’abord il est employé non plus dans des tribunes mais dans des éditoriaux et des recensions de livres rédigés par des journalistes et par des éditorialistes, notamment dans Le Figaro, parmi lesquels nous trouvons Eugénie Bastié (1 article en 2015), Éric Zemmour (3), et surtout Ivan Rioufol (7). Le Figaro commence donc à se détacher du reste de la presse avec 13 occurrences en 2015 alors que Le Monde ne compte plus que deux et Libération quatre. Ensuite, parce que le terme « islamo-gauchiste » est employé directement dans le registre politique pour disqualifier la gauche dans son ensemble comme par exemple dans cet article d’Ivan Rioufol publié dans Le Figaro en décembre 2015 où il écrit : « Le PS est de loin le plus obscène : il sait ne pouvoir gagner en 2017 qu’en empêchant tout contact entre les droites. Or il s’est autorisé des alliances flirtant, comme en Île- de-France, avec l’islamo-gauchisme et ses antisémites décomplexés ».

La montée en puissance de l’usage du terme se confirme en 2016, avec 68 articles dont 22 publiés par Le Figaro. Dès le mois de janvier, l’avocat Gilles-William Goldnadel tente de circonscrire l’« islamo-gauchisme » dans un article publié dans Figaro Vox et intitulé « De quoi l’islamo-gauchisme est-il le nom ? » [6]. Il cite pèle mêle le PCF, le Front de gauche, Clémentine Autain, Tariq Ramadan, les Indigènes de la République, le Parti socialiste, la CGT, Lutte ouvrière et la Ligue des Droits de l’Homme.  Éric Zemmour quant à lui écrit dans les colonnes du Figaro que « la répression du blasphème par des soldats d’Allah exprime la volonté d’affirmer sur notre sol, et nos populations, l’émergence d’un pouvoir islamique, fondé sur la charia et appuyé par la menace des kalachnikovs. Les islamo-gauchistes ont déjà choisi d’y faire allégeance ».

Le Figaro Vox, tout comme les éditoriaux et les recensions de livres, constitue un espace d’expression d’opinions en accord avec la ligne politique générale du journal mais exprimées de manière beaucoup plus radicale que dans les contenus proprement journalistiques. Ainsi, sur 275 articles comportant le terme « islamo-gauchisme » sur le site du Figaro, la grande majorité, 153, sont publiés dans Vox. 

Un an après les attentats contre Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher, le terme connaît également un intérêt médiatique dans des colonnes des journaux comme Libération et Le Monde. Le dernier met en scène une bataille des « Républicanistes contre islamo-gauchistes » (9 janvier 2016). Le registre discursif est descriptif mais demeure ambigu. Le lecteur ne sait pas précisément si le journaliste, Nicolas Truong en l’occurrence, ne fait que restituer le discours des acteurs en reprenant le terme où s’il adhère, au moins en partie, à cette classification. Cette ambiguïté est caractéristique du traitement de la question par Le Monde à l’époque qui, à l’opposé du Figaro, ne mentionne l’« islamo-gauchisme » que dans des tribunes d’intervenants extérieurs, qui sont tout aussi des défenseurs que des pourfendeurs du terme, et dans des contenus journalistiques qui laissent la parole aux acteurs.

Un autre exemple caractéristique est l’interview d’Elisabeth Badinter publiée dans le Monde le 2 avril dans laquelle elle déclare : « Etre traité d’islamophobe est un opprobre, une arme que les islamo-gauchistes ont offerte aux extrémistes ». Cette phrase résume parfaitement la fonction rhétorique du concept qui sert à la fois à dénigrer la gauche et à disqualifier la notion d’islamophobie. Suite à cette interview le terme est largement repris au point où, le 21 avril, Libération publie le premier article de méta-analyse de son usage médiatique intitulé « Islamo-gauchisme, les origines d’un terme médiatique »[7]. Ce type d’article, relatant l’histoire du mot, pullule, participant ainsi à sa diffusion.

Ainsi, le 5 mai Ariane Chemin et de Raphaëlle Bacqué publient une longue enquête dans Le Monde qui constate une « nouvelle fracture à gauche » qui ne porte plus sur les programmes économiques « mais sur la religion et la laïcité, avec, en toile de fond, le terrorisme et la montée de l’islam radical »[8]. Les deux journalistes expérimentées effectuent un constat implacable : « D’autres mots, d’ordinaire réservés aux disputes privées, font leur entrée dans le débat « officiel » : plus seulement murmurés, mais écrits, noir sur blanc, sans complexes. L’« islamo-gauchisme »,  par exemple ». Mais elles laissent planer le doute sur le bien-fondé ou non de cette entrée du terme dans le débat politique « officiel ».

Il y a dans ce cas un exemple intéressant du rapport ambigu qu’entretiennent les médias avec l’agenda politique, tour à tour initiateurs et reflets de celle-ci. Ainsi, Le Monde donne la parole à Elisabeth Badinter qui fait un usage assumé du terme, lui permettant de rencontrer un large écho, puis le journal publie un article qui constate cet usage accru dans l’espace public.

Quant aux journaux classés à gauche, comme Libération et L’Humanité, ils ouvrent leurs colonnes à des penseurs qui font la promotion du terme « islamo-gauchisme » (interview de Gilles Kepel à l’Humanité le 26 février 2016, recension d’un essai de Michel Onfray dans Libération le 16 mars 2016) mais marquent une certaine distance avec l’emploi des guillemets. Il apparaît ainsi que le sens et la validité du terme constituent un enjeu qui se dispute à l’intérieur même des rédactions. Le cas de Libération est à ce titre caractéristique : faisant suite à la polémique qu’il a lui-même initié en décembre 2015 avec un texte intitulé « La femme voilée du métro », Luc Le Vaillant revient sur les dissensions au sein du journal en écrivant : « A Libé, il existe sans doute quelques islamo-gauchistes qui font des femmes voilées et des barbus, l’avant-garde d’un prolétariat fantasmé qui va mettre à bas le capitalisme » (12 avril 2016). Il est à noter que cet éditorialiste est quasiment le seul journaliste du quotidien à employer le terme depuis 2013 dans de nombreux articles toujours sans guillemets.

L’impact des primaires et de la campagne présidentielle (2016-2017)

Ce processus d’entrée progressive du vocable de l’« islamo-gauchisme » dans le débat public aboutit à son adoption sans réserve par des acteurs politiques qui se situent dans ou autour du Parti socialiste au printemps 2016. Parmi les pionniers il y a le collectif Printemps républicain qui se lance le 20 mars 2016 à l’initiative du politologue Laurent Bouvet, après avoir publié un appel dans Marianne signé, entre autres, par Elisabeth Badinter, Marcel Gauchet et l’ex-ministre Fleur Pellerin.

Mais c’est Manuel Valls, premier ministre de François Hollande, qui officialisera l’usage partisan du terme dans une interview accordée à Radio J le 21 mai 2016 dans laquelle il déclare : « il y a toujours ces capitulations, ces ambiguïtés, avec Les Indigènes de la République, les discussions avec Mme Clémentine Autain (porte-parole d’Ensemble) et Tariq Ramadan, ambiguïtés entretenues qui forment le terreau de la violence et de la radicalisation »[9]. Valls s’en prend donc directement à un soutien de Jean-Luc Mélenchon en citant Jean-Marie Le Guen, son secrétaire d’État aux Relations avec le Parlement. Celui-ci avait attaqué dans une interview télévisuelle quelques jours auparavant le mouvement Nuit débout, issu des mobilisations contre la Loi travail : « on voit les manipulations grossières d’une extrême gauche qui vient ramener ici sa radicalisation, là sa violence ». Dans la même interview il s’en était pris à la CGT, « aux mains de groupuscules », et avait attaqué Clémentine Autain, en tant qu’incarnation d’un « islamo-gauchisme » prêt à « substituer des normes religieuses et communautaires à nos droits et nos règles républicaines » (L’Humanité, 25 avril 2016).

Le contexte politique de ces déclarations permet de comprendre l’instrumentalisation du terme « islamo-gauchisme » dans le cadre d’une bataille interne au Parti socialiste avec en ligne de mire les présidentielles de 2017. Cette bataille commence en décembre 2015 quand François Hollande annonce son attention de faire entrer dans la Constitution la mesure de déchéance de nationalité, pour les binationaux condamnés pour crime contre l’État ou pour terrorisme. La proposition créé une fracture au sein du Parti socialiste entre l’aile droite, incarnée par la ligne du Premier ministre Manuel Valls, et l’aile gauche incarnée notamment par la garde des Sceaux Christiane Taubira qui s’oppose à cette mesure.

La fracture s’aggrave par le projet de la Loi travail qui déclenche un mouvement social d’envergure et qui génère une opposition interne au gouvernement, les fameux « frondeurs du PS ». Le qualificatif « islamo-gauchiste » adressé à la CGT et aux amis de Jean-Luc Mélenchon permet ainsi au camp vallsiste à la fois de disqualifier le mouvement social et l’opposition de gauche mais également les membres de son propre parti qui s’opposent à sa ligne. Il sera d’ailleurs utilisé contre le principal opposant de Valls dans la primaire de la gauche, Benoît Hamon, au point où L’Express titrera un article « “Islamo-gauchiste”, le nouveau point Godwin de la campagne politique » (24 janvier 2017). Un usage comparable sera fait par les partisans de François Fillon pendant la primaire de la droite contre Alain Juppé, qualifié d’« Ali Juppé ».

Comme le montre l’analyse de David Chavalarias citée précédemment, c’est à partir de ce moment-là, c’est à dire  fin 2016 et début 2017, que le vocable de l’« islamo-gauchisme », qui était jusqu’à là circonscrit dans les frictions internes au Parti socialiste, est récupéré et amplifié par l’extrême droite sur Twitter, puis par Les Républicains pour finir crescendo en 2020-2021 avec les déclarations de Blanquer et de Vidal.

Il est intéressant de noter qu’après l’élection d’Emmanuel Macron et jusqu’aux déclarations de Jean-Michel Blanquer en octobre 2020 suite à l’assassinat de Samuel Paty, il y une baisse significative de l’emploi du terme. En dehors du Figaro, la presse ne le mobilise essentiellement que pour relater des polémiques politiciennes (Manuel Valls contre La France Insoumise en octobre 2017), médiatiques (Charlie Hebdo contre Mediapart en novembre 2017), et des incidents (invectives reçues par Alain Finkielkraut de la part des manifestants revêtus d’un « gilet jaune » en février 2019, puis slogan antisémite entonné à la « Manifestation contre l’islamophobie » en novembre 2019).

Pendant cette période, les éditorialistes du Figaro comme Ivan Rioufol et Eric Zemmour emploient systématiquement le terme « islamo-gauchiste » quel que soit le sujet abordé. Entre temps ils s’installent sur les plateaux des chaines d’information en continu, notamment Cnews, aux côtés d’autres promoteurs du terme proches du Figaro comme Eugénie Bastié et Gilles-William Goldnadel.

Epilogue

À la lumière de ces éléments, il est aisé de constater que les dernières polémiques suscitées par les déclarations de Blanquer et Vidal s’inscrivent dans la droite ligne des celles lancées par Manuel Valls cinq ans auparavant. Le point commun entre les deux séquences est l’entrée dans une période préélectorale prolongée. On peut déduire qu’il s’agit d’une manœuvre assez classique en politique qui sert à disqualifier l’adversaire le plus dangereux (dans le cas de Valls le pôle adverse au sein du PS, dans le cas du gouvernement actuel Jean-Luc Mélenchon ou un-e autre candidat-e de gauche susceptible d’écarter Emmanuel Macron du second tour des présidentielles de 2022).

Dans les 702 textes de notre corpus, il n’existe pas la moindre preuve journalistique de l’existence d’une quelconque organisation ou mouvance qui se référerait aux principes supposés de l’« islamo-gauchisme ». Autrement dit, aucun fait rapporté dans la presse n’étaye cette théorie.

Pourtant, les médias jouent un rôle central dans ces tentatives de manipulation de l’opinion par des politiques. Certains, comme Le Figaro, Cnews ou Valeurs actuelles le font sciemment pour des raisons idéologiques. D’autres, comme Le Monde et Libération semblent traversés par des tensions internes qui les empêchent de résister au mouvement général. D’autres encore, relaient ces polémiques spectaculaires à des pures fins commerciales.

Le cas du Figaro est particulièrement flagrant. Notre analyse confirme les résultats d’une étude précédente sur l’usage d’un autre terme idéologiquement très chargé qui ne correspond à aucune réalité scientifique en France: le « racisme anti-blanc ».

Comme l’écrit Reihane Merazka, l’auteure de cette étude, « dans Le Figaro, la parole est donnée quasi exclusivement à des commentateurs qui sont également des entrepreneurs de la cause du racisme anti-Blancs », les mêmes que pour le terme « islamo-gauchisme » (Ivan Rioufol, Gilles-William Goldnadel, Pascal Bruckner, Pierre-André Taguieff) et dans les mêmes espaces éditoriaux (Vox, tribunes, éditoriaux) (10). A partir de ces deux exemples, on peut déduire qu’il s’agit bien d’une entreprise de propagande idéologique qui est menée par ce journal depuis plusieurs années.

Les occurrences du terme “racisme anti-blanc” dans le Monde et dans le Figaro (Source: Reihane Merazka)
Graphique 5 : variation du nombre d’articles, de requêtes Google et de tweets contenant le terme « islamo-gauchisme depuis octobre 2020.

Mais au delà du Figaro, c’est l’ensemble des médias qui participe à la diffusion de cette terminologie très connotée idéologiquement. Comme on peut l’observer dans le graphique ci-dessous, il y a une forte corrélation au niveau de la temporalité entre les déclarations de Blanquer et Vidal, la reprise massive du terme dans les médias français que celles-ci provoquent, les requêtes effectuées sur Google incluant le terme et les commentaires relatifs sur Twitter. Autrement dit, les médias, en relayant massivement cette communication politique, se font l’écho du terme qui par la suite suscite d’abord la curiosité puis les commentaires des Français.

Dans un pur exemple de « prophétie auto-réalisatrice », Jean-Michel Blanquer constate donc un « fait social » – la circulation massive du terme et son acceptation par l’opinion – qu’il a lui-même créé avec ses déclarations quatre mois plus tôt (11). La boucle est bouclée quand Le Figaro commande un sondage qui ne peut que constater l’adhésion de l’opinion à l’idée que le journal a promu sans relâche depuis 18 ans.

Je remercie Pierre Ratinaud pour la récolte des données et l’analyse lexicométrique.

Bibliographie

M. McCombs, D. Shaw, « The agenda-setting function of mass media », Public Opinion Quarterly, vol. 36, no 2,‎ 1972, p. 176—187

Entman Robert, 1993, « Framing. Toward clarification of a fractured paradigm », Journal of Communication, no 43 (4), p. 51-58.

Reinert, M. (1990), « ALCESTE. Une méthodologie d’analyse des données tex- tuelles et une application : Aurélia de Gérard de Nerval », Bulletin de méthodologie sociologique, 26(1), 24-54.

Ratinaud P. (2014), IRaMuTeQ : Interface de R pour les Analyses Multi- dimensionnelles de Textes et de Questionnaires (Version 0.7 alpha 2) [Windows, GNU/Linux, Mac OS X], http://www.iramuteq.org.


[1] https://www.wesign.it/fr/science/nous-universitaires-et-chercheurs-demandons-avec-force-la-demission-de-frederique-vidal

[2] https://www.ifop.com/wp-content/uploads/2021/02/117825-Rapport-CN-SR-N127.pdf

[3] http://www.odoxa.fr/sondage/islamo-gauchisme-francais-soutiennent-f-vidal-doutent-de-sincerite-de-demarche/

[4] https://www.cairn.info/revue-nouvelle-2020-5-page-54.htm

[5] https://politoscope.org/2021/02/islamogauchisme-le-piege-de-lalt-right-se-referme-sur-la-macronie/

[6] https://www.lefigaro.fr/vox/politique/2016/01/04/31001-20160104ARTFIG00303-goldnadel-de-quoi-l-islamo-gauchisme-est-il-le-nom.php

[7] https://www.liberation.fr/debats/2016/04/21/islamo-gauchisme-les-origines-d-un-terme-mediatique_1447733/

[8] https://www.lemonde.fr/idees/article/2016/05/05/laicite-le-schisme-de-la-gauche_4914258_3232.html

[9] https://www.lejdd.fr/Politique/Pour-Valls-il-n-y-a-aucune-raison-d-accorder-la-nationalite-francaise-a-Tariq-Ramadan-787023

[10] Merazka, R. (2020). Le « racisme anti-Blancs »: Carrière d’un problème public dans la presse quotidienne nationale française. Réseaux, 5(5), 43-74.

[11] https://www.valeursactuelles.com/politique/lislamo-gauchisme-est-un-fait-social-indubitable-jean-michel-blanquer-soutient-vidal-128757

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