Élections grecques : la stratégie de Syriza, les alliances, les difficultés

088-1fb4dAvec ce billet j’inaugure une série de comptes rendus de l’actualité politique grecque qui couvrira la campagne électorale et, j’espère, les premiers mois d’un gouvernement de Syriza.

Papandreou et la bousculade au centre

La date des élections ayant été fixée au 25 janvier, la campagne sera courte et dense, comme souvent en Grèce. Ce weekend les principales forces politiques se sont mises en ordre de bataille. La seule vraie nouveauté est la création d’un parti politique par l’ancien premier ministre George Papandreou. Le Mouvement de Socialistes Démocrates entre en concurrence directe avec l’ancien parti de Papandreou, créé par son père, l’incontournable Pasok. Les représentants de ce dernier ne s’y sont d’ailleurs pas trompés n’ayant pas de mots assez durs pour qualifier cette initiative.

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Stavros Theodorakis, journaliste vedette et Bepe Grillo grec

Les motivations qui ont poussé Papandreou à quitter le Pasok sont multiples : d’une part celui-ci semble moribond (entre 3 et 4% dans les sondages) ; d’autre part il s’agit aussi d’une revanche personnelle de Papandreou envers son rival Venizelos – actuel chef du Pasok et vice-président du gouvernement de Samaras – qui avait contribué à sa chute en 2012. La création de ce nouveau parti ajoute un prétendant supplémentaire dans l’espace politique encombré du centre-gauche, avec le Pasok, le Potami – formation créé par le journaliste vedette Theodorakis sur une ligne comparable à celle de Beppe Grillo – (autour de 9% dans le sondages), et la Gauche démocratique (ΔΗΜΑΡ moins de 2%) qui n’a pas pu s’entendre sur une alliance avec Syriza.

La peur, dernière défense de Samaras

Si la Grèce se dirige vers des élections c’est aussi en partie à cause de la stratégie jusqu’au boutiste du premier ministre Samaras et de ses proches qui contrôlent, pour l’instant, le grand parti de droite, la Nouvelle démocratie. Samaras représente une ligne dure, nationaliste et autoritaire au sein du parti qui s’oppose notamment aux libéraux, comme Dora Bakoyannis, et aux centristes de l’ancien premier ministre Karamanlis.

Samaras espère limiter l’étendue de sa défaite et incarner la première force d’opposition en cas de victoire de Syriza, ce qui lui permettra de rester à la tête de la Nouvelle démocratie. C’est la raison pour laquelle il a sans cesse repoussé les propositions venant de l’establishment (patronat, banques) de former un gouvernement d’union nationale pour éviter les élections anticipées. Ce qui signifierait son remplacement au poste de Premier ministre et probablement son éviction de la tête du parti.

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Maria Spyraki (lunettes) en tant que reporter (haut), puis porte parole de la droite (bas) dans le même JT

Du coup sa campagne est essentiellement négative, jouant sur la peur en exagérant les risques pour l’économie grecque en cas de victoire de Syriza. Il est aidé pour cela par les déclarations et fuites intempestives des dirigeants européens qui tentent d’influencer le processus électoral en Grèce. Dernière en date la fuite publié par le Spiegel et attribuée à la chancelière Merkel disant que la sortie de la Grèce de la zone euro ne serait pas en fin de compte un drame. Evidement ce type d’informations sont relayées abondament en Grèce par les médias dominants, propriétés des magnats du pays qui redoutent une mise en cause de leurs privilèges.

La connivence entre journalistes, politiques et big business est telle en Grèce qu’elle ne choque plus. Par exemple, la journaliste Maria Spyraki a couvert pendant des années l’actualité du gouvernement et de la droite pour le journal télévisé de la chaîne Mega, le plus regardé à l’époque. Aux élections européennes de 2014 elle n’a pas hésité à être candidate et élue sur les listes de la Nouvelle démocratie, parti qu’elle couvrait en tant que journaliste. Désormais elle apparaît à la télévision en tant que porte parole officiel !

L’influence des néo-nazis de l’Aube dorée reste également une question ouverte. Ses leaders sont en détention provisoire depuis fin 2013 en attente de leur procès pour constitution d’une organisation criminelle prévu pour mars 2015. L’organisation néo-nazi est affaiblie, mais elle obtient tout de même plus de 6% d’intentions de vote dans les sondages. La rhétorique dure de Samaras vise donc à drainer ces électeurs.

La question des alliances au cœur de la stratégie de Syriza

Outre l’hostilité des médias dominants et des milieux d’affaires, Syriza doit affronter ses propres faiblesses organisationnelles et politiques. En effet, il existe de nombreux problèmes pour coordonner la campagne, composer ses listes de candidats, réduire la polyphonie de ses représentants dans les médias, mobiliser les militants de la base et motiver les sympathisants.

La question des alliances illustre bien la situation interne du parti. Les négociations entre Syriza et la Gauche démocratique ont été à ce titre caractéristiques de la complexité des rapports de force internes actuellement. En effet, l’enjeu pour Syriza est d’enclencher une dynamique de rassemblement large tout en évitant de se compromettre avec ceux qui ont pris part aux gouvernements austéritaires depuis 2010.

La Gauche démocratique est une formation social-libérale issue de la scission qui a eu lieu en 2010 au sein de la principale composante de Syriza. Aux élections législatives de 2012 elle a obtenu 6% de voix et a participé au gouvernement de Samaras jusqu’à l’été 2012, prenant part à la mise en œuvre des mesures d’austérité. Depuis son départ du gouvernement et la chute de sa popularité elle cherche à se rapprocher de Syriza.

Mais, si Alexis Tsipras et l’équipe dirigeante autour de lui ont été favorables au rapprochement avec la Gauche démocratique, de nombreuses réactions venant de la base et de l’aile gauche de Syriza ont empêché la concrétisation d’un accord pré-électoral. En réalité il s’agit d’un compromis, car le texte voté en comité central du parti, avec l’abstention de l’aile gauche, laisse une certaine marge à Tsipras d’inclure dans ses listes des candidats transfuges du Pasok qui ont pris leur distance avec la politique de leur ancien parti.

Mais la méthode utilisée a choqué de nombreux militants. Pour forcer l’aile gauche à accepter sa stratégie sur les alliances, la majorité de Tsipras a convoqué un congrès extraordinaire de Syriza ce weekend. Mais celui-ci a été écourté car le compromis a finalement été atteint en comité central du parti la veille. Du coup de centaines de militants qui s’étaient déplacés pour y participer et s’exprimer n’ont pas pu le faire…

Ainsi, le risque pour Syriza, qui se cristallise autour de l’affaire des alliances, est son possible évolution vers le modèle d’un « parti du chef », comme le veut la tradition politique grecque, coupé de la base.

A ce sujet les élections européennes de 2014, que Syriza a gagné, ont laissé des traces. Des décisions attribuées à Tsipras et surtout à son directeur de cabinet Nikos Pappas – notamment des choix liés à la campagne de communication – ont été vivement critiquées et ont poussé certaines membres de la direction comme Alexandros Bistis à prendre leurs distances.

Ce dernier avec d’autres membres du courant majoritaire ou de l’aile gauche, comme Stathis Kouvelakis, ne cessent de rappeler publiquement le risque de la dérive centralisatrice autour du premier cercle de Tsipras, au détriment des processus de prise de décision collectifs et démocratiques. Pour l’instant Tsipras et sa garde rapprochée doivent composer avec les organes collectifs du parti mais c’est une affaire à suivre, notamment en cas de victoire de Syriza.

Quelles seront alors les relations entre parti, avec ses propres équilibres, et gouvernement ? Comment vont se comporter en cas d’un gouvernement d’alliance toutes les forces de la gauche de la gauche qui se bornent pour l’instant à un soutien critique envers Syriza ? Est-ce que la base de militants aura un rôle à jouer après les élections ou sera-t-elle cantonnée à subir des décisions prises ailleurs ?

Le défi électoral de Syriza

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Samedi 3 janvier: en haut à gauche Tsipras fait le plein dans un stade, en haut à droite Samaras remplit une salle de quelques centaines de personnes dans un hôtel. En bas Venizelos et Papandreou font moins recette.

D’un point de vue électoral, Syriza souffrira également de l’exclusion de ce scrutin de nombreux électeurs qui lui sont a priori favorables. En effet, les Grecs de l’étranger de peuvent pas voter dans leurs pays de résidence et doivent se rendre en Grèce pour le faire. Ce qui exclut de fait des centaines de milliers d’expatriés partis ces dernières années à cause de la crise.

Aussi, pour des raisons administratives, des milliers d’électeurs de 18 ans ne sont pas encore inscrits aux listes électorales. Syriza est le Parti communiste ont fait des démarches auprès du ministère de l’Intérieur pour les inclure mais pour l’instant ceci n’a pas été fait. Pourtant la dynamique actuelle est favorable à Syriza comme en témoigne l’assistance très nombreuse de son discours de samedi, contrairement à celle de ses rivaux.

Si la première place semble acquise pour le parti de la gauche radicale, en revanche l’étendue de la victoire sera décisive pour le rapport de force postélectoral. L’enjeu principal pour Syriza est de se rapprocher le plus possible de la majorité absolue de 151 députés (sur 300). En raison du système électoral, la majorité absolue peut être obtenue avec un score de 35% des suffrages exprimés (Syriza a obtenu 27% aux élections européennes de 2014).

Mais ceci dépendra du nombre de partis qui franchiront le seuil de 3% ce qui leur permettra d’élire de députés. Le moins ils sont nombreux, le plus facile sera pour Syriza d’obtenir la majorité au Parlement.

Si ce scenario semble difficile, en revanche il est plus probable que Syriza ait besoin de former un gouvernement en s’alliant avec d’autres formations parlementaires. Dans ce cas de figure le choix d’alliés sera aussi compliqué. Il est sûr que Syriza s’adressera d’abord au Parti communiste qui refusera, comme il le fait depuis des années, se bornant à une opposition frontale au parti de Tsipras.

Les autres alliés potentiels, qu’ils soient les souverainistes anti-austeritaires de droite (Grecs indépendants) ou les centristes libéraux (Pasok, Potami ou Gauche démocratique), sont embarrassants et gouverner avec eux sera compliqué.

Bien sûr, en cas de victoire, le vrai challenge pour Syriza commencera au lendemain des élections et consistera à tenter d’appliquer son programme envers et contre tous : médias, opposition, milieux d’affaires, establishment européen, créanciers, néonazis etc. A ce sujet plusieurs scénarios se dessinent, qui feront l’objet d’un billet prochain.

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