La mobilisation en ligne contre la Loi travail: enquête sur les réseaux et les discours

activismpar Nikos Smyrnaios, Franck Bousquet et Emmanuel Marty

Contrairement à d’autres pays européens, comme l’Espagne ou la Grèce, où le mouvement des Indignés a pris une ampleur considérable entre 2011 et 2012, la France n’avait pas connu son « printemps social » soutenu par les médias sociaux. C’est désormais chose faite avec le mouvement contre la Loi travail.

En effet, la mobilisation dans la rue a été précédée et impulsée par une forte agitation sur internet qui continue à se répandre. Dans ce texte nous allons d’abord tracer l’historique des évènements qui ont vu naître ce mouvement social ainsi que les acteurs qui l’ont initié sur l’internet. Puis nous allons tenter d’analyser le contenu et la structuration de la mobilisation en ligne en examinant avec des méthodes d’analyse semi-automatiques et de visualisation deux terrains empiriques : les commentaires de la pétition « Loi travail : non, merci ! » et l’usage des hashtags #onvaumieuxqueça et #loitravail sur Twitter.

La chronologie du démarrage du mouvement sur l’internet

Dès la fuite du projet de loi de Myriam El Khomri dans la presse le 17 février un noyau de personnes au parcours atypique combinant l’engagement à gauche avec la maitrise de la communication politique et du numérique décide de réagir (pour un récit détaillé lire l’article de Mediapart). Deux jours après ils lancent une pétition contre le projet de loi. Se servant de leurs réseaux militants mais aussi personnels ils réussissent à fédérer rapidement de nombreuses personnalités du monde syndical et associatif qui deviennent les premiers signataires, gage de sérieux et de légitimité.

Dans les jours qui suivent la pétition connait un succès instantané dépassant le million de signatures et les 90 000 commentaires en l’espace de trois semaines (dont la moitié au bout de six jours). Outre le contenu de la loi et la méthode employée par le gouvernement, qui ont suffi pour déclencher un mouvement puissant d’opposition, la rapidité avec laquelle celui-ci s’est exprimé doit beaucoup à une campagne de communication savamment orchestrée par les initiateurs de la pétition. De nombreuses initiatives disparates viennent ensuite renforcer le mouvement.

Les deux axes de cette campagne sont l’explication pédagogique des méfaits de la Loi travail et l’appel aux expériences des travailleurs lambda, notamment les jeunes, pour démontrer les ravages de la précarité et de la dérégulation du marché de travail. Le site loitravail.lol décode ainsi de manière accessible le texte abscons du projet de loi dans une forme ludique.

En parallèle se lance le hashtag #onvautmieuxqueça sur lequel sont agrégés des centaines de témoignages publié sur Twitter, Facebook et Youtube. Fait inédit, le 24 février une poignée de youtubeurs dont Usul, Dany Caligula, Hacking social, Osons causer et Bonjour Tristesse lance une initiative associée et commencent à publier des vidéos explicatifs et satiriques autour de la Loi travail.

Ils demandent également à leurs fans d’envoyer des témoignages d’expériences traumatisantes dans le monde du travail. Rapidement plusieurs centaines de témoignages poignants sont publiés. Cette initiative qui mobilise les codes et les formes de la communication des youtubeurs est décisive pour porter la question auprès des jeunes, notamment les étudiants et les lycéens.

Le même jour, autre fait inédit, trois militants syndicaux de la CGT lancent un évènement Facebook appelant à une grève et une manifestation le 9 mars. L’invitation est envoyée à plus de 500 000 personnes sur Facebook dont 87 000 se déclarent intéressées et 67 000 confirment leur participation. L’appel est relayé par de nombreux réseaux militants et collectifs et est même repéré par la presse.

Les médias commencent à parler du succès de la pétition contre la Loi travail dès le lundi 21 février, deux jours après son lancement au moment où elle dépasse les 150 000 signatures. Mais ce n’est qu’à partir du 25 février que le sujet se répand amplifiant par là même le mouvement. Le 3 mars l’intersyndicale réunie dans les locaux de la CGT se rallie officiellement à l’appel lancé sur Facebook qui coïncide avec une grève des syndicats du rail le 9 mars. Cette journée est une réussite, le mouvement social est ainsi lancé.

1. Les discours contenus dans les commentaires de la pétition

On l’a vu, le déclenchement du mouvement d’opposition contre la Loi travail est un cas d’école dans lequel les techniques de communication numériques, une certaine dose de marketing politique et la participation spontanée en ligne des milliers de citoyens s’articulent parfaitement avec le mécontentement populaire et la mobilisation syndicale dans un contexte de crise politique pour générer un mouvement social d’ampleur. Pour la France il s’agit d’un cas unique.

Cette configuration produit une multitude de discours en ligne qui peuvent constituer un matériau d’analyse révélateur des clivages, convergence et points de focalisation des personnes qui s’inscrivent dans le mouvement. Pour avoir un aperçu nous avons analysé 89 112 commentaires* apposés sur la plateforme Change.org dans l’espace dédié à la pétition « Loi travail : non, merci ! ». Nous avons utilisé la méthode Reinert avec le logiciel libre Iramuteq développé par Pierre Ratinaud.

Dans cette analyse  le vocabulaire contenu dans les commentaires est lemmatisé (les verbes sont ramenés à l’infinitif, les noms au singulier et les adjectifs au masculin singulier). Seules les formes pleines (les noms, les adjectifs, les verbes et les adverbes) participent à l’analyse. L’objectif est de proposer une classification des commentaires en fonction de la proximité du lexique qui les compose. Les classes terminales obtenues représentent donc des ensembles de commentaires qui ont tendance à contenir les mêmes mots.

Les classes de discours

Ci dessous le dendrogramme de la classification avec la taille relative de chacune des classes de discours avec le nuage des mots caractéristiques de chacune des classes. L’analyse distingue 7 classes significatives qu’on décrira en détail plus loin.

1L’Analyse factorielle des correspondances ci-dessous distingue, à gauche, un discours centré sur la mise en danger des valeurs politiques (classe 5) et de l’histoire sociale de la France (classe 6), voire la mise en cause d’un fossé entre peuple et représentant politiques (classe 1), d’un discours (à droite) plus centré sur des éléments concrets de la loi ayant trait au monde de l’entreprise et du travail (classes 2, 3 et 4). Une classe assez spécifique et représentant peu de surface discursive semble le fait de signataires plus âgés exprimant leur inquiétude pour les jeunes générations (classe 7).

2Le détail des classes

Classe 1 : les « politiciens » contre le peuple, ou la mise en cause de la représentativité politique

3Passages caractéristiques :
« Ces gens qui nous gouvernent sont complètement, et une fois de plus, déconnecté de la réalité des travailleurs et du monde réel. Il serait temps que le pays ne soit plus dirigé par des énarques mais par des gens issus du peuple qui connaissent et partage la vie de ses concitoyens. »
« Tout parties politiques confondues, vous êtes la honte du peuple de FRANCE. A quand des hommes et femmes issues de la vrai vie à la tête de ce beau pays ? Les Français en on marre et cela va se voir dans les prochaines élections présidentielles. »

Classe 2 : Temps de travail et salaire : opposition à des mesures concrètes contenues dans la loi

4Passages caractéristiques :
« Scandalisée qu’on puisse faire travailler 10h par semaine des apprentis mineurs. Que les heures supplémentaires puissent être payées jusqu’à 3 ans après avoir été faites. Que l’employeur puisse annuler les vacances d’un salarié dix jours avant le début de celles-ci. »
« Ouvrez les yeux, et venez travailler 10 heures/jour, dans des conditions difficiles, avec un salaire de 1200€, en essayant de faire vivre votre famille décemment, une fois que vous aurez payé votre loyer, etc… »

Classe 3 : Le salarié, l’entreprise et le code du travail : la question du rapport de force modifié entre salarié/syndicat et employeur

5Passages caractéristiques :
« La règle du code du travail doit se rapprocher des conventions collectives. Les patron par cette loi refuserons la négociation syndicale pour provoquer le referendum et sous la pression voir la menace obtiendrons un abandon de la protection du salarié au seul profit de l entreprise »
« Avec cette loi, les accords au sein des entreprises deviendraient prioritaires sur le code du travail. Après ces soit-disantes “négociations” (comme si on avait les mêmes cartes en main), un salarié qui refuse un changement dans son contrat de travail peut être licencié… Réagissez ! »

Classe 4 : L’emploi, le chômage et la précarité : opposition à la facilitation des licenciements comme moyen de favoriser l’emploi

6Passages caractéristiques :
« Loi favorisant le patronat et indirectement les actionnaires, au détriment des travailleurs, qui ne créera que des emplois précaires et ne résoudra pas les problèmes de chômage de masse que connaissent nos sociétés. »
« il faut protéger les salariés, partager le temps de travail pour diminuer le chômage, mettre le paquet sur la transition écologique et énergétique qui créera des centaines de milliers d’emploi, passer au Revenu de Base : solutions de Nouvelle Donne, à l’opposé des mesures de ce gouvernement ! »

Classe 5 : Mise en cause de l’orientation politique générale d’un gouvernement « socialiste » ou « de gauche » qui trahit ses valeurs

7Passages caractéristiques :
« C’est un comble que ce soit un gouvernement de gauche qui propose cette loi. Même la droite n’a pas osé. J’ai voté pour ce gouvernement qui nous a trahi , menti et qui a abandonné ses électeurs. Honte à vous. »
« Assez d’une politique ultralibérale depuis 2002, honte au gouvernement de “gauche” et “socialiste” poursuivant une politique initiée par Sarkozy au bilan catastrophique !!! Respectons enfin les électeurs de gauche au lieu de draguer ceux de droite et d’extrême droite. »

Classe 6 : Définition d’une régression sociale, retour en arrière, fin de certains acquis sociaux

8Passages caractéristiques :
« C’est inadmissible, le salarié n’est pas que du bétail. Nos grands parents se sont battus pour avoir des acquis sociaux et maintenant c’est retour en arrière toute et on s’étonnera d’avoir de plus en plus de chômeurs…. »
« Cette loi est un recul social, un retour en arrière des acquis obtenus par nos anciens. La misère est déjà assez présente, que ça soit chômeur, travailleur ect… La vie est faite pour être vécu dignement et ce qu importe la classe sociale ! »

Classe 7 : L’avenir de nos enfants et des générations futures

9Passages caractéristiques :
« Car j’ai des enfants de 16 et 9 ans et que je m’inquiète pour leur avenir professionnel et cette loi vraiment ne les aidera pas! bien au contraire! !!!il faudrait arrêter de prendre les jeunes pour des idiots! »
« Je signe pour le retrait de cette loi pour que demain mes petits enfants puissent espérer avoir un avenir …Je signe car je refuse que ce gouvernement brise les travailleurs de demain ….brise l’avenir des jeunes »

2. Les réseaux d’interactions autour de la Loi travail sur Twitter

Dans un deuxième temps nous nous sommes intéressés aux réseaux qui se sont formés sur Twitter autour de la Loi travail. Pour analyser leur structure et repérer les principaux acteurs nous avons d’abord constitué quatre échantillons de tweets comportant les chaines de caractères loitravail et/ou onvautmieuxqueça correspondant à quatre moments distincts du mouvement qui ont produits de pics de messages (le 25/02, le 9/03, le 24/03 et le 31/03). Pour cela nous avons utilisé le logiciel libre DMI-TCAT développé par Erik Borra et Bernhard Rieder.

1011Une fois ces échantillons constitués nous avons appliqué une méthode d’analyse qui repose dans un premier temps sur l’étude de graphes de relations entre usagers. Pour chaque échantillon nous avons construit un graphe des interactions entre usagers à partir de la pratique du retweet et de la mention de la manière suivante : pour chaque retweet ou mention dans un tweet de l’échantillon de l’échantillon, nous traitons l’usager émetteur et le récepteur comme les sommets d’un graphe.

Le graphe ainsi obtenu est orienté par une forme de relations entre twittos. L’étape suivante a consisté à déterminer des communautés à l’intérieur de ce graphe, c’est-à-dire des ensembles de sommets fortement reliés entre eux, ce qui revient dans notre exemple à déterminer des groupes d’individus qui ont tendance à se retweeter ou/et se mentionner.

Les graphes ont été réalisés avec le logiciel libre Gephi en utilisant l’algorithme Open Ord. Les points sur l’image correspondent aux comptes Twitter ayant écrit un message comportant les chaines de caractères loitravail et/ou onvautmieuxqueça. Les lignes entre les points représentent les interactions entre ces comptes (mentions et retweets). La topologie des graphes est le résultat de l’intensité de l’interaction entre les comptes (plus deux comptes sont caractérisés par une communication bidirectionnelle intense entre eux, plus ils sont proches sur la carte). La taille des points dépend du nombre de « retweets » et mentions reçus. La couleur est fonction du degré d’interconnexion entre les points.

La création du compte @loitravail

Le 25 février, sous la pression de la mobilisation en ligne, le gouvernement lance le compte @loitravail pour contrer les critiques. Le même jour les médias notamment audiovisuels se saisissent du succès de la pétition mise en ligne quelques jours plutôt. Le lancement de ce compte et la focalisation des médias sur le sujet provoquent un torrent de messages.

Rapidement les twittos commencent à l’interpeller le compte @loitravail qui reçoit 23 387 mentions en 53h. Il n’émet qu’une trentaine de tweets et répond à 8 interpellations pendant la même période. Le compte de Myriam El Khomri est massivement sollicité également. Twitter France est à son tour critiqué pour avoir certifié le compte de @loitravail.

12La plupart des messages adressés au compte travail qui ont connu un succès en termes de citations (retweets) sont ironiques et s’inspirent du premier tweet d’introduction du compte gouvernemental.

13

14A ce moment le réseau des interactions est largement structuré autour du compte @loitravail. Il y a beaucoup de petits groupes qui se forment autour des comptes de politiques comme Benoit Hamon, François Fillon ou Alain Juppé, de médias, de partis politiques (FN, PS, PG) et d’organisations syndicales (UNEF) mais il n’y a pas véritablement de structuration politique des échanges. Au contraire s’agrègent autour de ce qui est devenu un buzz (l’apparition du compte @loitravail) des célébrités et des publics qu’on peut qualifier d’apolitiques.

15

Le réseau d’interactions autour de la loi travail sur Twitter entre le 25 et le 27 février 2016

La journée de mobilisation du 9 mars

L’intersyndicale du 23 février ayant produit une déclaration timorée ne prévoyant pas d’actions concrètes, une multitude d’appels émanant de structures syndicales locales ou professionnelles, d’organisation de jeunesse mais aussi des collectifs citoyens converge sur une journée de manifestation le 9 mars. Cet appel est largement relayé sur Facebook avant que les principales organisations syndicales s’y rallient officiellement le 3 mars.

Sur Twitter aussi la mobilisation est forte. Entre le 7 et le 9 mars près de 66 000 tweets contenant les chaines de caractères loitravail et/ou onvautmieuxqueça sont produits par 21 000 comptes différents. Les messages sont moins nombreux que pendant le précèdent épisode mais le débat est beaucoup plus structuré politiquement.

16

Le réseau d’interactions autour de la loi travail sur Twitter entre le 7 et le 9 mars 2016

Le Parti de Gauche investit massivement les échanges, de même que l’UNEF et ATTAC. L’exécutif, à l’image des comptes de Manuel Valls, de François Hollande et de Myriam El Khomri, ainsi que le MEDEF et la CFDT sont intensément interpellés.

Au centre du réseau d’échanges le compte de Caroline de Haas, l’une des initiatrices de la pétition sur la loi travail, est énormément cité et mentionné notamment lors de ses différents passages médiatiques (p.e. à iTélé et Public Sénat). L’interview d’Emmanuel Macron à la matinale de France Inter où il est interrogé sur le sujet est aussi très visible. L’Humanité, Mediapart et Arrêt sur images sont au cœur du réseau de mentions, laissant penser qu’il s’agit des sources préférées des utilisateurs les plus actifs sur le sujet.

Arrêt sur images est notamment l’un des premiers médias à faire une émission sur les débuts du mouvement en ligne en invitant des youtubeurs engagés dès le 26 février et ce réseau de connexions semble perdurer, notamment avec Usul. De leur côté les médias grand public sont présents mais excentrés et relativement peu cités.

17
18Les tweets qui concentrent le plus grand nombre de citations sont beaucoup liés à la manifestation (descriptions, images) mais incluent également des commentaires davantage politiques et humoristiques.

La journée de mobilisation du 24 mars

Suite au succès de la mobilisation du 9 mars, syndicats et organisations de jeunesse (CGT, FO, FSU, Union syndicale Solidaires, l’Unef, l’UNL) appellent à “poursuivre et amplifier” la mobilisation contre le projet de loi travail le 24 mars, jour de sa présentation en Conseil des ministres. Entretemps lycéens et étudiants avaient manifesté dans plusieurs villes le 17 mars.

19

Le réseau d’interactions autour de la loi travail sur Twitter entre le 23 et le 25 mars 2016

Pourtant la mobilisation semble en baisse et, sur Twitter, les principaux acteurs des discussions sont moins politiques. Caroline de Haas continue à tenir une position pivot et l’exécutif continue à être interpellé. Mais l’attention des Twittos est largement captée par une vidéo diffusée par le Petit journal qui montre un échange entre Manuel Valls et une personne qui l’interpelle au salon du livre (plus de 1 500 retweets).

Pour la première fois des journalistes sur le terrain qui couvrent en direct les manifestation à Paris et à Nantes comme Nicolas Rinaldi, Alexis Kraland ou Virginie Meillerais sont sont largement relayés. Le site de l’extrême droite Fdesouche fait aussi son apparition avec bon nombre de comptes qui le citent, ainsi que Fdebranche qui s’en inspire mais dans un registre de gauche. Enfin, les premiers signes d’intérêt international se manifestent notamment à travers la présence du compte @syndicalisms du site anglophone revolution-news.com.

2022Un point important qui concentre les commentaires concerne les heurts entre manifestations et forces de l’ordre ainsi que les violences policières notamment contre les lycéens du lycée Bergson à Paris. La vidéo du lycéen frappé par des policiers devant le lycée Bergson est particulièrement retweeté (plus de 2M de vues sur Youtube). D’ailleurs le hashtag #police fait son apparition parmi les plus associés avec la Loi travail. Autre nouveauté le hashtag #occupyCM (pour Conseil de ministres qui a lieu le 24 mars) faisant directement référence au mouvement Occupy.

La journée de mobilisation du 31 mars

Les manifestations du 31 mars sont un succès et ceci se reflète sur l’activité en ligne. Le nombre de messages sur la Loi travail et le nombre d’utilisateurs qui en sont à l’origine s’accroit considérablement par rapport au 24 mars.

Le cœur du réseau d’échanges est occupé par des membres du Parti de gauche (Mélenchon, Cocquerel) et du PCF (Thomas Portes), sans toutefois qu’ils soient excessivement cités, par des médias de gauche (L’Humanité, Politis) mais aussi par des médias grand public (Le Monde, iTélé) qui semblent avoir prêté une attention plus importante au mouvement cette fois-ci. La position centrale de Caroline de Haas et, dans une moindre mesure, celle du compte @onvautmieux perdure.

23

Le réseau d’interactions autour de la loi travail sur Twitter entre le 30 mars et le 1 avril 2016

24Des comptes faiblement politisés comme @bennzz sont aussi particulièrement actifs. Mais le fait marquant est la place majeure de journalistes de terrain comme celle du photographe Pierre Gautheron dont une image du blocus devant le lycée Hélène Boucher à Paris a été particulièrement retweetée. Gautheron travaille avec une agence de vidéo alternative Taranis News dont la visibilité monte en puissance depuis quelques temps dans la couverture de l’actualité sociale.

Autre fait marquant la présence de deux journalistes toulousains qui ont couvert la manifestation dans cette ville, Xavie Lalu et Maxime Reynié. Le second a été victime d’une agression de la part des CRS qui a fait beaucoup réagir. Enfin, l’intérêt international s’accroit avec la présence en plus de @syndicalisms de @15MBcn_int né à Barcelone au moment du mouvement Acampada de 2011 et @RRYrevolucion de la même galaxie hispanophone.

25Le contenu des tweets les plus populaires est également plus divers et plus également reparti que précédemment. On peut en déduire que les échanges sont moins focalisées sur quelques buzz et leur portée est plus large. Enfin, on observe également l’apparition du hashtag #nuitdebout qui renvoie vers une initiative d’occuper la place de la République pendant trois jours. Il s’agit là d’une tentative explicite de relier cette lutte au mouvement d’occupation d’espaces public aux Etats-Unis, en Espagne et en Grèce entre 2011 et 2012.

26

nuitdebout2

Le réseau d’interactions autour de la Nuit debout sur Twitter entre le 1 et le 2 avril 2016

La Nuit Débout a créé son propre sous-réseau, aidé par la couverture médiatique immédiate qu’il a suscité, et a constitué un succès soudain. Ainsi en 33 heures, entre 8h25 du 1er avril et 17h33 du 2 avril, 73 625 tweets et retweets ont été émis comportant #nuitdebout par 17 090 utilisateurs différents. C’est un signe que cette occupation peut devenir une cause populaire. Néanmoins une très grande partie de ces tweets provient de l’étranger et notamment d’Espagne. Il est clair que pour les réseaux espagnols associés au mouvement des Indignés et d’Acampada il s’agit là d’une initiative qui leur rappelle leur propre lutte.

Quelques remarques conclusives

En ce début d’année 2016 la pétition lancée le 18 février contre la Loi travail et les réseaux et initiatives qui ont été formées en ligne à partir d’elle ont constitué un évènement politique majeur. En effet, l’utilisation de réseaux socio-numériques, l’écriture de commentaires, la production ou l’aide à la circulation de tous types de contenus et plus largement tous les moyens de communication interpersonnelle en ligne sont des pratiques sociales devenues courantes avec la massification d’internet.

Même s’ils ne sont pas les plus fréquents, les sujets politiques font partis de ceux qui sont partagés et discutés, au milieu d’autres et parfois sans véritable distinction. La place de la politisation dans les pratiques socio-numériques doit ainsi être sérieusement mesurée car son importance est systématiquement minorée, notamment par les autorités et les figures installées du monde politique, intellectuel et médiatique.

En outre, la Loi travail représente un sujet porteur d’une charge politique plus classique et plus facilement investissable par des individus engagés politiquement et syndicalement que l’état d’urgence ou la déchéance de nationalité, marqués du sceau de la sureté nationale et du terrorisme. Les fractures symboliques et sociales y sont moins marquées qu’un sujet traitant des libertés publiques et de l’identité nationale.

Par ailleurs, il est désormais acquis que les manières de militer, de s’engager, se sont fortement transformées depuis quelques années. Les engagements sur le long terme et les adhésions à des systèmes de pensées unifiées capables de prendre en charge l’ensemble des aspects de notre rapport au monde sont devenus la marge, du moins du point de vue politique.

L’engagement est plus circonstancié, moins durable et moins complet. On peut épouser une cause portée par une organisation pour un temps sans forcément partager ses combats suivants ou sa vision du monde. Là encore les processus de politisation et d’expression politique peuvent se nicher dans des répertoires d’action non institutionnalisés, comme ceux qui ont lieu sur l’internet, répondant à la crise de la représentation constatée par tous et construisant de nouveaux modes d’intervention dans l’espace public. A ce titre il sera intéressant de suivre la poursuite du mouvement dans la rue comme sur l’internet.

*Nous remercions chaleureusement David Reymond, de l’Université de Toulon, pour avoir réalisé cet export de commentaires

Bibliographie indicative

Robert Boure, Franck Bousquet, 2010, « Enjeux, jeux et usages d’une pétition politique en ligne. « La pétition Vauzelle »», Réseaux Vol. 6, n° 164, p. 127-159

Emmanuel Marty, 2015, « Les élections municipales au miroir de la presse quotidienne régionale. Des cadres médiatiques aux thématiques politiques. », Mots. Les langages du politique Vol. 2, n° 108, p. 39-55

Nikos Smyrnaios et Pierre Ratinaud, 2014, « Comment articuler analyse des réseaux et des discours sur Twitter », tic & société, Vol. 7, n° 2, p. 120-147

Pierre Ratinaud et Pascal Marchand, 2012, « Application de la méthode ALCESTE à de ‘gros’ corpus et stabilité des « mondes lexicaux » : analyse du ‘CableGate’ avec IRaMuTeQ » dans Actes des 11eme Journées internationales d’Analyse statistique des Données Textuelles, Liège, Belgique, p.835-844.

Erik Borra, Bernhard Rieder, 2014, “Programmed method: developing a toolset for capturing and analyzing tweets”, Aslib Journal of Information Management, Vol. 66 Issue 3, p.262 – 278

2 thoughts on “La mobilisation en ligne contre la Loi travail: enquête sur les réseaux et les discours

  1. Pingback: La mobilisation en ligne contre la Loi travail:...

  2. Pingback: La mobilisation en ligne contre la Loi travail:...

Speak your mind