Les raisons de la crise de confiance dans les médias (et comment s’en sortir)

(Cet article a été rédigé pour la revue syndicale  École Émancipée)

Historiquement les médias d’information sont au cœur de ce que le philosophe Jürgen Habermas appelle l’espace public (1), à savoir le lieu où se confrontent les points de vue et les opinions sur des problèmes de nature politique. Théoriquement, cette confrontation permet aux citoyens de se forger une opinion éclairée sur les enjeux de leur époque et d’effectuer des choix en conséquence, notamment au moment des élections. Cette fonction centrale des médias dans l’arène publique suppose à la fois leur indépendance, notamment vis-à-vis du pouvoir politique et économique, et un certain degré de confiance de la part du public. Or il s’avère que sur ces deux points le compte n’y est pas.

Un déficit de confiance chronique

Selon l’étude de référence du journal La Croix, seulement une minorité de Français croit que « les choses se sont passées comme le raconte » la télévision (41%) et les journaux (44%). Cette tendance est confirmée par une étude comparative récente effectuée par l’Institut Reuters dans 36 pays. La France arrive en 32ème position avec un taux de confiance global accordé aux médias de seulement 30%. A titre de comparaison ce taux est de 51% en Espagne, 50% en Allemagne, 43% en Grande Bretagne et 39% en Italie.

Source : Reuters Institut, Oxford

L’explication de ce manque criant de confiance est justement liée à la faiblesse perçue au niveau du second prérequis, à savoir l’indépendance des journalistes. Selon le baromètre de La Croix, 24 % des personnes interrogées seulement pensent que les journalistes résistent aux pressions politiques et 27 % à celle des pouvoirs financiers. Jamais depuis 1993 la confiance dans l’indépendance des journalistes n’a dépassé le seuil d’un tiers de l’opinion.

Le public se méfie donc clairement de la proximité entre politique et médias qui constitue, en partie, une exception française. En effet, il est rare de rencontrer dans les autres pays européens de cas comme celui de Serge Dassault, à la fois richissime industriel bénéficiant des contrats publics, propriétaire du groupe Figaro et sénateur des Républicains. Ou celui de Jean-Michel Baylet, propriétaire du groupe de La Dépêche du Midi, disposant d’une position monopolistique en Région Occitanie, et ministre sous Hollande. Pour ne pas mentionner les « amitiés fraternelles » qui lient les patrons des médias à des hommes politique de premier plan.

Une concentration qui s’aggrave

Cette proximité entre politiques et médias se double d’un processus de concentration qui s’accélère depuis quelques années (2). Le contrôle de la presse a constitué un enjeu pour le pouvoir économique au moins depuis la fin du 19ème siècle (3). Mais le degré de concentration de la propriété des médias entre les mains des hommes d’affaires les plus riches et puissants du pays a atteint aujourd’hui un niveau sans précèdent. Ce que confirme l’arrivée des nouveaux milliardaires dans le secteur, comme Bolloré (Groupe Canal), Niel (Groupe Le Monde, Nouvel Observateur), Drahi (Libération, BFMTV, RMC, L’Express) ou Arnault (Les Echos, Le Parisien), aux côtés de Dassault, Lagardère et Bouygues. En 2017, 51% des médias français sont ainsi contrôlés par des actionnaires issus du secteur de la finance et de l’assurance, qui ont mis en place des structures de contrôle complexes et opaques. Selon Reporters Sans Frontières, la conséquence de cette évolution est que « le risque de conflits d’intérêts n’a jamais été aussi grand, fragilisant d’autant plus l’indépendance des journalistes ».

Source : « Qui possède les médias ? », rapport de recherche du LIEPP

Source : « Qui possède les médias ? », rapport de recherche du LIEPP

Une économie en crise

La prise de contrôle des principaux médias par le grand capital se fait dans un contexte de crise qui voit s’affaiblir leurs modèles économiques traditionnels. Ainsi, en 2016, les pertes cumulées des chaînes privées diffusées gratuitement se sont élevées à 114 millions d’euros selon une étude du CSA. Les pertes des chaînes TNT ont augmenté de 37% comparé à 2015. Du côté de la presse, la baisse de la diffusion a atteint 40% entre 2007 et 2015 et celle du chiffre d’affaire les 30% sur la même période.

Source : Alternatives économiques

La raréfaction des ressources et l’affaiblissement économique des médias a comme conséquence la diminution des effectifs et la précarisation des journalistes (4). Ainsi, la part des CDI chez les diplômés en journalisme est tombée de 40 % en 1998 à 23 % en 2013, alors que la part des CDD et des contrats de professionnalisation a grimpé et que le chômage a doublé.

Source : « L’insertion et les parcours professionnels des diplômés de formations en journalisme », Rapport de recherche, IFP, 2017.

La précarisation du métier accroit les pressions productivistes, au détriment de la qualité de l’information, et rend les journalistes plus conformistes et davantage perméables à l’influence des relations publiques, de la publicité et des grandes entreprises pourvoyeuses de fonds. La crise des médias a également tendance à accroitre l’homogénéité sociale des étudiants en journalisme en opérant une sélection économique à l’entrée des formations les plus prestigieuses.

Le tournant internet

La faiblesse du service public, objet des cures d’austérité à répétition et de guerres d’influence, parachève ce tableau peu attractif du paysage médiatique en France. Pour toutes ces raisons le public semble de plus en plus se tourner vers internet pour s’informer. Selon l’étude du Reuters Institut précédemment citée, plus de 70% de Français consultent des sites d’information, le même pourcentage que pour la télévision, alors qu’ils sont moins de 25% à lire la presse papier. Cette tendance est renforcée par l’adoption croissante de l’internet mobile et par la grande diversité de sources disponibles en ligne.

En effet, les expérimentations journalistiques les plus intéressantes et innovantes de ces dernières années se sont passées sur l’internet (Mediapart, Rue 89, Arrêt sur Images, Vice, Les Jours, Hors-Série, Streetpress, Reporterre, Basta ! Le Média etc.) et ont connu un certain succès. Au-delà des médias professionnels, de nombreux sites militants permettent aussi de diffuser une parole engagée en faveur de la justice sociale et de l’émancipation politique qui ne trouve que rarement sa place dans les médias dominants. Par ailleurs, la nature interactive et participative des médias numériques rend possible le dialogue, la critique et l’interpellation. Elle permet aussi aux simples citoyens, par l’effet de masse, d’imposer dans l’agenda médiatique des questions et des problématiques très peu traitées. Les exemples de la pétition contre la Loi travail en 2016 comme de la campagne #balancetonporc plus récemment sont à ce titre emblématiques.

L’internet, miroir de la crise politique et médiatique

Cependant, malgré le pluralisme offert sur l’internet, la grande majorité de la population s’informe en ligne auprès de sources appartenant aux principaux groupes de médias qui souffrent de mêmes maux que leurs confrères de l’audiovisuel et de la presse. La maximisation de l’audience, qui contraint le fonctionnement de la télévision, se transforme sur l’internet en la chasse au clic. Les buzz, les polémiques vaines, le sensationnalisme, la reproduction de l’idéologie dominante, bref, tout ce qui caractérise les médias traditionnels est bien présent désormais dans les sites d’information.

A cela il faut ajouter des problèmes propres à internet. La difficulté de réguler l’expression en ligne et d’identifier les interlocuteurs fragilise le débat public qui s’y déroule : la propagande raciste et homophobe, la manipulation, la désinformation à grande échelle y pullulent. Ces dérives sont aggravées par le contrôle monopolistique qu’exerce une poignée de multinationales états-uniennes, dont Google et Facebook, sur les canaux de diffusion de l’information en ligne (5). Car, à cause de leurs modèles économique publicitaires, ces plateformes privilégient les contenus qui génèrent du trafic et de l’« engagement », sans se soucier de leur qualité et de leur véracité.

Ce phénomène, appelé communément « fake news », a fait irruption sur la scène publique lors du Brexit, de l’élection de Trump, mais aussi lors de la campagne présidentielle en France, au point où les politiques s’émeuvent et qu’Emmanuel Macron annonce un projet de loi. Or, s’il est évident que, s’il y a un besoin urgent de réguler les plateformes et de combattre la désinformation organisée qui s’y diffuse, une loi contre les « fake news » seule ne pourra ni restaurer l’indépendance des journalistes, ni la confiance du public.

De ce point de vue la proposition de Jean-Luc Mélenchon pour la création d’un Conseil de déontologie du journalisme en France, qui a reçu près de 200 000 soutiens en moins de deux mois, va dans le bon sens. Un tel organe indépendant, qui existe dans de nombreux pays, pourrait sanctionner les fautes déontologiques récurrentes de certains journalistes. Enfin il est nécessaire d’instaurer des mesures pour limiter la concentration de la propriété des médias, pour favoriser des nouveaux modèles de financement sans but lucratif et pour remettre les journalistes et le public au cœur de leur gouvernance, comme l’a proposé Benoît Hamon pendant la campagne présidentielle. Il en va de l’avenir de notre démocratie.

(1) Jürgen Habermas, L’espace public : Archéologie de la publicité comme dimension constitutive de la société bourgeoise, Payot, 1988, première parution en allemand 1962, traduit par Marc de Launay.

(2) Laurent Mauduit, Main basse sur l’Information, Don Quichotte, 2015

(3) Marc Martin , « Retour sur « l’abominable vénalité de la presse française ». », Le Temps des médias 1/2006 (n° 6) , p. 22-33

(4) Julia Cagé, Sauver les médias, Seuil, 2015

(5) Nikos Smyrnaios, Les GAFAM contre l’internet. Une économie politique du numérique, INA éditions, 2017

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