La dérive nationaliste et xénophobe du gouvernement grec

Le premier ministre grec lors d’un meeting electoral en Crète en mai 2019 (source: Eurokinissi)

Depuis la décision du gouvernement turc d’autoriser le passage de réfugiés et de migrants vers l’Europe, mettant fin de facto à l’accord avec l’Union européenne mis en place en 2015, des milliers de civils se pressent à la frontière grecque, qui est également la frontière de l’UE, par voie terrestre et maritime.

Cette séquence géopolitique a donné lieu à des images terribles aux confins de l’Europe: les gardes côtes grecs repoussant des bateaux de réfugiés en pleine mer ; la chasse aux travailleurs des ONG d’aide aux réfugiés par des groupes de hooligans sur l’ile de Lesbos ; la police tirant des lacrymogènes sur des femmes et des enfants sur la frontière d’Evros ; la mort par balle d’au moins un réfugié Syrien sur la même frontière, un fait maintenant avéré malgré les dénégations du gouvernement grec.   

Mais comment on en arrivés là ? Comment les Grecs qui ont accueilli avec dignité des centaines de milliers de réfugiés depuis 2015 dans un pays dévasté par la crise ont pu dériver ainsi ? Outre l’hypocrisie des puissances européennes et le refus criminel de certains pays de l’UE d’assumer leur part du fardeau, l’explication de cette dérive tient aussi aux calculs cyniques du gouvernement de Kyriakos Mitsotakis. Celui-ci manipule les réflexes nationalistes et xénophobes d’une partie de la population à des fines politiciennes. Voici le contexte (une version de cet article a été publiée dans AOC)

L’arrivée de la droite, retour des vieux démons

En juillet 2019 la Nouvelle démocratie, formation historique de la droite grecque, a gagné les élections législatives face à Syriza, le parti d’Alexis Tsipras se revendiquant de la « gauche radicale », au pouvoir depuis janvier 2015. Le chef de la droite, Kyriakos Mitsotakis, a accédé au poste de premier ministre disposant d’une majorité́ absolue, lui permettant d’appliquer son programme sans accrocs.

L’arrivée de la droite de Kyriakos Mitsotakis a marqué une régression et a confronté la Grèce à ses vieux démons. En effet, le nouveau gouvernement se caractérise par ce mélange idéologique qui, de Viktor Orban à Donald Trump, est propre à la droite extrême contemporaine : néolibéralisme d’inspiration thatchérienne en matière économique ; nationalisme et conservatisme rance en matière culturelle et sociétale – teinté d’obscurantisme orthodoxe dans le cas de la Grèce ; affairisme et népotisme ; et, enfin, autoritarisme pour faire passer le tout.

Outre son clientélisme et népotisme outrancier, l’aspect le plus dangereux de ce gouvernement est surement son acquaintance avec les idées de l’extrême droite et sa tolérance envers les pires abus policiers, une combinaison qui dans l’inconscient politique des Grecs renvoie à l’époque de la dictature des Colonels. La proximité́ de ce gouvernement avec l’extrême droite se manifeste notamment par la présence en son sein des politiques issus du parti nationaliste LAOS (Alerte populaire orthodoxe).

Trois d’entre eux sont aujourd’hui ministres ou porte-paroles très en vue du gouvernement. Le premier est le ministre de la Croissance, Adonis Georgiadis, un ancien télévendeur qui a longtemps promu des livres nationalistes sur des chaines de télévision de seconde zone. Georgiadis a fait son mea culpa pour avoir vendu des livres au contenu manifestement antisémite et révisionniste. Mais il demeure un conservateur très à droite dont les relents xénophobes, notamment contre les refugiés, sont fréquents. Grand opportuniste, Georgiadis s’est converti d’opposant à la Troïka au début des années 2010 en supporteur acharné des contre-réformes néolibérales dont il n’hésite pas à faire la promotion de manière extrêmement crue (l’une de ses phrases fétiches étant « qui ne s’adapte meurt »).

Le deuxième personnage sulfureux de ce gouvernement est son ministre de l’Agriculture Makis Voridis. Issu comme Georgiadis du LAOS, Voridis a néanmoins derrière lui toute une carrière dans les franges fascisantes de l’extrême droite grecque. Il a été militant violent dans sa jeunesse avant de prendre la tête d’EPEN, le parti des nostalgiques de la junte des Colonels, au milieu des années 80. Il a succédé́ à ce poste à Nikos Michaloliakos, l’actuel leader du parti nazi Aube dorée. Depuis cette période Makis Voridis entretient des très bons rapports avec Jean-Marie Le Pen qui a été même témoin de son mariage. Le troisième personnage en provenance de LAOS est l’avocat Thanos Plevris, désormais député de la Nouvelle démocratie. Il est le fils du « pape » de l’extrême droite grecque Constantin Plevris, collaborateur de la junte, plusieurs fois condamné pour des propos négationnistes et racistes.

Une dérive nationaliste et xenophobe

Ce trio infernal occupe une position clé au sein de la direction de la Nouvelle démocratie depuis l’élection à la tête du parti de Kyriakos Mitsotakis en 2015. Ce dernier, candidat néolibéral assumé, s’est allié à la frange d’extrême droite du parti contre son adversaire issu de la droite populaire-sociale.

Les représentants de l’extrême droite au sein de la Nouvelle démocratie ont pu ainsi imposer leur agenda aux cotés des thèmes traditionnels de Mitsotakis (privatisations, diminution du nombre des fonctionnaires, dérégulation du marché́ du travail etc.). On peut même considérer qu’il y une complémentarité́ parfaite entre les deux : les obsessions identitaires et sécuritaires des premiers servent de paravent pour cacher le fond antisocial des politiques néolibérales du second.

C’est ce qui explique la multiplication d’initiatives discutables comme les festivités consacrées à l’anniversaire de 2 5000 ans de la bataille de Thermopyles , représentée dans le film 300 de Zack Snyder, qui a vu les Grecs faire face aux envahisseurs Perses. D’aucuns n’ont pas hésité́ à faire le parallèle avec « le nouvel envahissement de la Grèce par l’Est » du aux migrants. Pour couronner le tout, la présidence du comité de la commémoration a été attribuée à Agapi Vardinogianni, l’épouse de l’homme d’affaires le plus riche du pays.

Même logique derrière l’instauration officielle de la « Journée de l’Enfant Pas Né », sur demande de L’Eglise orthodoxe, qui aura lieu désormais chaque premier dimanche après Noël. Si le droit à l’avortement n’est pas ouvertement remis en cause, cette journée constitue bien une victoire des milieux religieux et ultraconservateurs.

Toutes ces initiatives visant à flatter les réflexes nationalistes et xénophobes de l’électorat sont sans cesse promues par les médias. Ces derniers reprennent également le discours anxiogène du gouvernement sur le risque supposé de conflit militaire avec la Turquie d’Erdogan et la menace pour les valeurs chrétiennes que représente le « déferlement » des vagues d’immigrés musulmans.

L’objectif étant évidemment de faire oublier à l’opinion les mesures d’inspirations néolibérales en matière de politique économique qui creusent les inégalités dans un pays qui récupère à peine.

L’opération de diversion contre le quartier alternatif d’Exarcheia

 Cette stratégie de diversion explique aussi le déchainement de violence policière qui a lieu depuis plusieurs mois dans le quartier d’Exarcheia, traditionnellement le centre de la contestation sociale dans Athènes. La présence policière y est permanente et s’apparente souvent à du harcèlement.

On ne compte plus les personnes humiliées par la police lors des contrôles injustifiés, obligées de se dévêtir en pleine rue, retenues sans raison, rouées de coups et même menacées de mort ou de viol.

Des nombreux dérapages ont eu lieu également pendant la campagne annoncée avec trompe par le ministre de la Protection du citoyen, Michalis Chrysochoidis, ancien membre du PASOK, contre les squats et immeubles occupés par des militants de la gauche radicale, des anarchistes et des migrants.

Les évacuations ont été mises en scène pour la télévision afin de montrer que le ministre « à poigne » fait face à « l’anomie » qui règne dans Exarcheia. Néanmoins, il s’est avéré́ que le gouvernement n’était pas préparé́ aux conséquences de ces expulsions : les familles de refugiés logées dans des immeubles occupées au centre d’Athènes, qui y avaient construit toute une vie sociale, se sont retrouvées du jour au lendemain dans des camps isolés aux conditions exécrables.

Cette stratégie « musclée » a fini par se retourner contre le gouvernement quand, au moment de l’évacuation d’un immeuble occupé dans le quartier de Koukaki, les forces spéciales sont rentrées par effraction dans une maison mitoyenne, sans mandat, et ont maltraité et arrêté les habitants. Il s’est trouvé que cette famille est celle d’un réalisateur connu, Dimitris Indares, et que les abus de la police ont été filmés par les voisins et diffusés sur les réseaux sociaux. Ce ratage a mis une fin provisoire à la campagne d’expulsions, mais n’a pas provoqué́ la moindre démission au sein de la police.

Des médias sous influence

Le gouvernement de Kyriakos Mitsotakis profite pour imposer sa politique de la bienveillance des médias privés et publics. Les grands quotidiens (Ta Nea, To Vima, Kathimerini) et les chaines de télévision de diffusion nationale, très influentes, appartiennent à des oligarques proches de la droite ou, du moins, soucieux de leurs bonnes relations avec le pouvoir.

L’exemple le plus flagrant étant Vangelis Marinakis, l’un des principaux soutiens de la Nouvelle démocratie. Issu d’une famille d’armateurs ce dernier est le propriétaire de l’équipe de football la plus populaire du pays, l’Olympiakos, et contrôle l’un des principaux groupes des médias grecs comptant plusieurs journaux, radios et chaines de télévision. Il est également conseiller municipal du grand port du Pirée dont le maire est un de ses anciens employés. Connu pour ses méthodes quasi-mafieuses, Marinakis est mis en examen dans plusieurs affaires dont un impliquant le trafic international de deux tonnes d’héroïne et plusieurs assassinats non-élucidés.

La radiotélévision publique, ERT, a été́ transformée également en un organe de propagande au service du gouvernement après une purge de tous les journalistes sympathisants de la gauche ou critiques du clan Mitsotakis. Le directeur actuel d’ERT, Constantin Zoulas, occupait précédemment le poste du directeur de la communication de la Nouvelle démocratie. L’agence de presse publique AMNA quant à elle a été́ directement mise sous le contrôle du cabinet du premier ministre.

Reste deux quotidiens populaires engagés à gauche, Efsyn et Documento, une chaine de télévision locale, Kontra Channel, et quelques sites journalistiques indépendants comme The Press Project pour exercer une opposition médiatique au gouvernement. Mais le moyen le plus efficace pour surveiller les dérapages de la police et pour épingler les nombreux encarts du pouvoir reste internet et les réseaux sociaux.

D’ailleurs, c’est de là que sont partis les premiers appels à manifester contre l’autoritarisme du gouvernement. Lentement mais surement une lame de fond d’opposition contre cette accumulation d’abus de pouvoir et de délires mégalomaniaques se constitue. Combinée au mécontentement des travailleurs envers la politique économique mise en œuvre, elle pourrait fédérer une opposition populaire significative. Mais on n’y est pas encore…

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