Grèce: la fabrication du consentement par les médias

Vu de l’extérieur, trois constats s’imposent quant au problème grec. Le premier est que l’accord sur un nouveau prêt de 130 milliards ainsi que sur l’effacement d’une partie de créances (PSI) ne rend pas la dette du pays viable à moyen terme.

Le deuxième est que le « remède » imposé par la Troïka (FMI, BCE, UE), sous forme de coupes drastiques dans les dépenses publiques et de dérégulation du marché de travail, est en train de détruire l’économie et la société grecque dans son ensemble.

Le troisième constat est que le gouvernement actuel ne dispose ni de souveraineté réelle ni de légitimation démocratique.

Mais qu’en est-il du regard des médias grecs sur cette crise ? Comment rendent-ils compte de cette situation inédite en Europe ? De quelle façon les citoyens de ce pays sont-ils informés sur ces événements dramatiques qui les concernent en premier chef ?

Le déluge informationnel

En réalité, depuis maintenant deux ans, les Grecs subissent un déluge de nouvelles anxiogènes sans précèdent. Le choc psychologique pour la population est d’autant plus dur à supporter que, avant 2009, rien ne présageait de ce qui allait arriver.

Si des observateurs isolés ont alerté sur l’état des finances publiques, l’affaiblissement de la base productive de l’économie ou la corruption endémique, aucun homme politique ou journaliste de premier plan n’avait prévenu de leurs conséquences potentielles. Aucun des médias les plus influents n’avait sérieusement et systématiquement enquêté sur ces questions.

Depuis maintenant deux ans la situation s’est complètement inversée. Désormais la « crise » est le sujet dominant pour ne pas dire unique du débat public. Il y a une inflation d’articles, d’émissions, d’analyses plus ou moins bien informées et de débats sur cette question. Or, les médias dominants, largement bénéficiaires des années fastes, sont aujourd’hui avec les traditionnels « partis de gouvernement » les principaux défenseurs de la politique actuelle.

Les médias dominants au service de la Troïka

Dans un pays caractérisé par une surconsommation de télévision (5h par jour en moyenne par téléspectateur en 2011, contre 3h et demie en France), les chaines les plus regardées soutiennent sans faille les paquets d’austérité successifs. Le journal télévisé de la chaîne Mega, avec une part de marché de 30%, est l’un des piliers du « gouvernement d’unité nationale » chargé de mettre en œuvre la politique de la Troïka. Mega appartient aux deux principaux groupes de presse du pays, DOL et Pegasus.

Connu pour sa proximité avec le pouvoir politique, DOL édite notamment le quotidien Ta Nea. En novembre 2011, pratiquant un mélange de genres éloquent, Pantelis Kapsis directeur du quotidien a quitté son poste pour devenir porte-parole du gouvernement dirigé par l’ancien banquier Loukas Papadémos. Son frère Manolis Kapsis, officie tous les soirs au journal télévisé de Mega Channel où, en tant que commentateur politique, il soutient ce même gouvernement.

Cet été, le groupe DOL a été parmi les premiers en Grèce à mettre en œuvre l’une des principales mesures imposées par la Troïka, à savoir la suppression des conventions collectives par branche au profit des conventions d’entreprise. Il a ainsi réussi à imposer une baisse de salaire de 22% à ses employés, y compris les journalistes.

Pegasus de son côté, éditeur des quotidiens Ethnos et Proto Thema, appartient à la famille Bobolas, dont l’activité principale est le BTP. Avec la complicité des gouvernements successifs, ce groupe est le principal bénéficiaire des contrats publics de construction ces vingt dernières années.

L’autre chaîne de télévision influente qui soutient mordicus le gouvernement et la Troïka est Skai TV, qui appartient à la famille Alafouzos propriétaire également du quotidien Kathimerini et de la station radio la plus écoutée dans la capitale grecque. Ce groupe puissant cultive un profil sérieux et désigne le « populisme de gauche » comme son principal adversaire.

Les éditorialistes vedettes du groupe, Babis Papadimitriou et Paschos Mandravelis, comptent parmi les critiques les plus virulents du mouvement social de résistance, composé selon eux par des « fonctionnaires planqués » et des fraudeurs au fisc. Pourtant, la famille Alafouzos qui les emploie fait partie de ces armateurs qui ne payent pas d’impôts sur leurs profits, tout comme celle de Minos Kyriakou, propriétaire de la troisième chaine du pays, Ant1, et soutien du gouvernement.

Absence d’alternative et stratégie de la peur

Cette interdépendance entre élites politiques, économiques et médiatiques du pays, en grande partie responsables de la situation actuelle, explique leur unanimité bienveillante envers les injonctions de l’Union européenne et du Fond monétaire international. Ayant largement bénéficié des dérives du passé, les hommes d’affaires à la tête des principaux médias tentent aujourd’hui de préserver leurs privilèges en s’érigeant en piliers du nouveau status quo.

Dans une version contemporaine du « TINA» de Margaret Thatcher, les journalistes vedettes des grandes chaines et les éditorialistes qui s’alignent sur les intérêts de leurs patrons expliquent au public qu’il n y a pas d’autre solution que la politique de destruction des acquis sociaux menée actuellement dans le pays.

Pour convaincre, face à la montée de la colère sociale, la couverture médiatique de la crise exacerbe son caractère anxiogène. Les images de la situation dramatique dans laquelle se trouve une partie grandissante de la population sont enrobées par un discours empathique et, dans le même temps, culpabilisant. La menace de la faillite est brandie quotidiennement mobilisant dans l’inconscient collectif les images des rayons de supermarché vides et des stations de service pillées, en provenance de l’Argentine de 2001 ou de la Russie des années 90.

La moindre déclaration menaçante d’un fonctionnaire de Bruxelles, d’un sous-ministre faisant partie du club des AAA ou d’un gérant d’un hedge-fund obscur est reprise et martelée pour accentuer ce climat phobique. Les sommets européens successifs sont présentés à chaque fois comme ceux de la « dernière chance » et les accords qui en découlent comme autant des « bouées de sauvetage » in extremis.

Des chiffres et des noms d’institutions et d’experts sont rabâchés à longueur de journée par les postes de télévision sans la moindre mise en contexte, sans la moindre explication de fond. Une novlangue financière faite de CDS, de taux euribor, de spreads et d’indices boursiers s’abat sur le public. L’effet de confusion et la frustration qui en découle est d’autant plus forte que le clivage des usages médiatiques au sein de la population est grand.

Rejetés par une grande partie des jeunes et par les franges les plus éduquées de la population, les journaux télévisés sont fortement suivis par les plus pauvres, les moins bien éduqués et les plus âgés. Autrement dit, ceux qui s’informent essentiellement par ce média sont aussi les plus vulnérables aux manipulations dont il fait l’objet.

Dans cet effort d’imposer leur vision de la « réalité objective », les médias dominants mentent par omission. Ainsi, c’est à Yannis Bogiopoulos, journaliste gréviste du quotidien Eleftherotypia, que nous devons une trouvaille ahurissante.

Ce journaliste sans journal a signalé sur Twitter que de nombreuses sommes (en milliards d’euros) mentionnés dans le texte soumis au Parlement le 13 février dernier en échange du dernier « plan de sauvetage » étaient laissés blancs afin d’être complétés a posteriori. Les députés Grecs ont ainsi approuvé l’accord sans les chiffres !

C’est aussi un portail d’information alternative basé à Thessalonique, Alterthess, qui a repéré une petite mesure incluse dans un projet de loi récent : la suppression de la procédure de flagrant délit pour les policiers ayant enfreint la loi pendant leur service, notamment lors des manifestations.

Désormais de nombreux Grecs se tournent vers des sources d’information alternatives pour essayer de comprendre, mais aussi pour retrouver l’espoir. Le cas du journal des salariés d’Eleftherotypia est à ce titre édifiant. Seul grand quotidien à s’opposer au discours dominant, Eleftherotypia est en quasi-faillite suite à des erreurs de management mais aussi à cause du refus des banques de lui accorder un prêt indispensable à sa survie.

Ses journalistes et salariés en grève ont décidé de produire un journal de lutte vendu en kiosque qui a rencontré un vif succès auprès du public. Plus de 30 000 exemplaires ont été vendus, sur un tirage de 35 000, démontrant ainsi la soif des Grecs pour un journalisme au service de la population et pour une information aux prises avec leur réalité quotidienne. Néanmoins les mauvaises habitudes demeurent.

Ainsi, au côté des nouveaux médias progressistes qui s’élèvent contre la politique actuelle se range désormais toute une faune de vedettes de télévision qui, sentant le vent tourner, s’accrochent à un discours populiste et pseudo-patriotique.

Yorgos Tragas en est un exemple frappant. Dans la vidéo ci-dessous, en février 2012, il éclate en sanglot en direct sur la télévision, déplorant l’humiliation nationale que les puissances de l’Europe infligent aux Grecs.

Il y a tout juste deux ans, sous le gouvernement de droite dont il était proche, ce même Tragas recevait 2,6 millions d’euros de publicité de la part de l’Etat et d’entreprises publiques pour son journal vendu en quelques centaines d’exemplaires quotidiens…

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